vendredi 16 novembre 2012

Jules Renard vu par Léon Daudet 2/2

Suite d'hier.
Celui qui le tira de la gêne fut Lucien Guitry, aidé de sa belle amie Marthe Brandès. Ils lui firent mettre au théâtre, ce petit chef d-œuvre à la Vallès, Poil de Carotte et s'ingénièrent à lui rendre moins âpre sa vie littéraire, où il se comportait comme un enfant. Quel être délicieux, ce Guitry, et quel malheur qu'il soit parti si tôt, laissant d'ailleurs ce fils incomparable, notre Calderon, comme cela ce saura plus tard!
Guitry avait adopté Rostand, qui, lui, était prétentieux et assommant - "immangeable", disait Capus - , et Renard, privé de succès, vivait ainsi dans la compagnie de l'auteur neurasthénique de Cyrano, dont il n'aimait guère la grande habileté dramatique, sans poésie. J'ai oublié de dire que Renard était fanatique de Victor Hugo et ne supportait pas, à son sujet, la moindre restriction. En outre,  Renard ne voulait pas qu'on put attribuer au triomphe à mille cymbales de Rostand, le peu de goût qu'il avait au fond pour ses œuvres, et il se forçait à en faire l'éloge, ce qui était bien amusant.
Puis, de temps en temps, dans l'intimité, il se débondait tout à coup. S'il s'agissait de Rostand, par hasard, au Goncourt, Huysmans, de sa bouche amère et fertile en jugements abrupts, laissait tomber sa formule habituelle : "Ah! c'est un bien déconcertant salaud!" Mirbeau, en se rongeant les ongles, acquiesçait. Barrès n'avait pas plus de goût pour Renard que Renard n'en avait pour Barrès. Barrès disait de Renard: "C'est un jardinier." et me demandait quand nous dînions ensemble de ne pas le mettre à côté de lui: "Il me donnerait des coup de pied sous la table."
Chose curieuse, Renard, à l'académie Goncourt passa à peu près inaperçu. Il arrivait, jaune et creusé, s'asseyait, tirait de sa poche une liste de candidats possibles, la lisait. On ne lui prêtait aucune attention. Alors il repliait son papelard, avec une certaine humeur, serrait quelques mains, puis s'en allait, le front en avant, comme un santon de la nuit de Noël. Il était sans communication avec son prochain et d'accord avec des fourmis qui, d’après lui, étaient toujours 3333. C'était un grand qualitatif borné et comme étouffé par les qualitatifs de notre époque. Je pense, avec tendresse, à lui bien souvent.
(Léon Daudet, Action française, 20 décembre 1938.)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

En publiant un commentaire sur Jules Renard, vous vous engagez à rester courtois. Tout le monde peut commenter. Les commentaires sont publiés après modération (Pas de langage SMS), Merci.