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vendredi 3 janvier 2014

Les élections en Mayenne au temps de Jules Renard

(Jules Renard est né à Châlons-du-Maine, Mayenne, le 22 février 1864)
Aux Électeurs  Sénatoriaux de la Mayenne
Comme il était facile de le prévoir, les Républicains font, à la veille du scrutin du 5 janvier (1888), des efforts désespérés pour conjurer une défaite certaine.
Accablés sous le poids de leurs fautes, ils veulent vous en dissimuler les conséquences.
Est-il besoin de vous rappeler que les gouvernements antérieurs à la République ne sont responsables ni des déficits de nos budgets, ni de l'augmentation des impôts, ni de la ruine de nos finances?
En 1876, quand les Conservateurs quittèrent le pouvoir, ils avaient, en six ans, liquidé toutes les dépenses de la Guerre étrangère et de l'insurrection de la Commune, - réorganisé notre Armée, - reconstruit nos forteresse. - Tout en dépensant chaque année onze cent millions de moins qu'on ne dépense aujourd'hui, ils avaient diminué annuellement la dette publique de deux cent millions et, grâce à une sage économie, laissé en 1876 un excédent de recettes de quatre-vingt-dix-millions.
Voilà  comment les Conservateurs avaient administré les finances de la France!
Qu'en ont fait les Républicains?
En dix ans, de 1877 à 1887, ils ont dépensé six milliards et demi de plus que n'ont produit les impôts! Les emprunts succèdent aux emprunts. Récemment encore la dernière conversion, tout en réduisant les revenus des rentiers de l’État, vient d'accroître, de plus de quatre cents millions, le capital de la dette publique!
Quelques années encore d'un pareil système financier, et la banqueroute devient inévitable!
Voilà l’œuvre des Républicains! [...]
Signé: MM. Le Breton et Dutreil (candidats conservateurs).
(Archives départementales de la Mayenne,  E-dépôt 96/K 2718)

vendredi 8 février 2013

Le déficit et la dette au temps de Jules Renard 2/2

Le déficit
Chez M. de Molinari
Suite d'hier.
- Vous avez dû voir que M. Mesureur (Président de la commission du budget à l'assemblée) propose 21 millions d'économies; je ne parle pas des 43 millions provenant de la suppression du budget des cultes.
- Oh! les économies de M. Mesureur! D'abord, supprimer le budget des cultes, c'est impossible; cela ne se fera pas; ensuite il s'agit de savoir si les 21 millions d'économies dont vous me parlez ne seront pas largement compensés par des ouvertures de crédits nouveaux. Vous savez que chaque député, lors de la discussion du budget, veut son morceau et l'obtient; c'est la curée aux millions et les millions se transforment rapidement en milliards. 
En somme, nos finances sont mauvaises parce que nos hommes d’État ne sont imbus d'aucun principe d'économies; ils bâclent des lois; ils établissent des impôts; cela à tort et à travers; résultat, un déficit inévitable.
[...] La chambre nouvelle devra faire sérieusement des économies, non pas grappiller des centaines de mille francs par-ci par-là, mais arracher des millions, beaucoup de millions à la voracité des gouvernants, sans cela...
- Sans cela?
M. de Molinari s'est tu. Il m'a regardé, se demandant s'il pouvait, devant moi, achever sa pensée.
- Sans cela?
- Eh bien, sans cela, je ne sais pas ce qui arrivera; la France est riche, elle a bon dos, mais un jour vient où le contribuable se révolte...Ah!
M. de Molinari s'est encore tu; je sens qu'il a sur les lèvres un mot redoutable; mais ce mot, M. de Molinari n'ose pas le prononcer; simplement, il dit:
-Augmenter notre dette, mais c'est augmenter chaque année le budget; cent millions de déficit, cela fait cent millions de dettes de plus; et il faut, en surcroit, payer les intérêts de ces cent millions; le budget futur s'en accroît; le déficit futur devient plus considérable; et d'année en année, le mal grandit; et nul ne s'en épouvante. Il faudrait cependant crier casse-cou, il faudrait éviter la débâcle.
M. de Molinari a prononcé ce mot de débâcle d'une voix très faible, comme s'il avait peur d'être entendu, comme s'il craignait de s'entendre lui-même.
- Il faut espérer qu'on réagira, qu'on réagira rapidement. Il le faut.
M. de Molinari s'est levé; je prends congé, et comme je vais franchir le seuil, j'entends la voix de mon interlocuteur qui murmure:
- Des économies... des économies...
(Fernand Hauser, L’Écho de Paris, 20 octobre 1901.)

jeudi 7 février 2013

Le déficit et la dette au temps de Jules Renard 1/2

Le déficit
Chez M. de Molinari
Quelles sont les causes profondes du déficit? De quelle façon pourrait-on enrayer l'augmentation perpétuelle de la dette nationale, cette augmentation qui, tout à coup, s'accentue? Telles sont les questions que nous avons posées à un homme bien détaché des querelles journalières de nos politiciens, à un homme qui s'occupe, non de tel ou tel ministre, non de telle ou telle opinion, mais uniquement de Politique, et j'entends ce mot dans son sens le plus large, le plus élevé.
M. de Molinari, membre correspondant de l'Institut de France, directeur du Journal des Économistes, a passé sa vie, à écrire des ouvrages sur le Commerce, sur l'agriculture, sur les Finances; c'est un de nos économistes les plus distingués; c'est aussi le doyen des économistes, puisqu'il est âgé de quatre-vingt-deux ans.
M. de Molinari m'a reçu dans son cabinet de travail. Il m'a parlé.
[...] Voulez-vous que je vous dise? On gaspille l'argent des contribuables et cela ne date pas d'hier; cette année, le déficit étant plus gros que de coutume, on s'étonne, on pousse les hauts cris, on ouvre des enquêtes; le mal  cependant, existait depuis longtemps; on ne s'en était pas aperçu; maintenant on songe à appeler les médecins; il est bien temps. Voici plusieurs années qu'on dilapide les deniers publics; voici plusieurs années que le pays est malade. Vous n'ignorez pas que depuis un quart de siècle notre dette s'est accrue de plusieurs milliards. On a fait des emprunts ouverts; on en a fait d'autres déguisés. On a accru la dette flottante, de telle sorte qu'il a fallu la consolider; c'est déplorable. Et, chaque année le budget des dépenses s'augmente, et le budget des recettes est loin de suivre une progression identique. Chaque jour on crée des dépenses nouvelles; ce chapitre des pensions est formidable; on augmente le nombre des fonctionnaires; comme si nous n'en avions déjà pas trop.
Et notez qu'on a des tendances au gouvernement, à centraliser tout, à tout monopoliser; voilà t-il pas qu'on parle sérieusement, dans les journaux spécialisés, de monopoliser les pétroles; songe-t-on que la création de ce nouveau monopole nécessitera la création de nouveaux fonctionnaires? Et je n'envisage  ici cette question des pétroles que sous un seul de ses angles défectueux; il y en a d'autres... Voilà, il faut revenir à une politique d'économie sérieuse et pratique. Des économies! Des économies! Voilà ce qu'il nous faut.
Suite demain.
(Fernand Hauser, L’Écho de Paris, 20 octobre 1901)