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mercredi 2 septembre 2015

vendredi 21 août 2015

Journal du 21 août 1906

Voyage à Mont-Sabot par Combres, Ruages, Moissy, retour par le Mont-Bué, route de Lormes, Bailly, Reune-bourg, Corbigny. J'étale ma mémoire comme une carte géographique, et je m'efforce de revoir ce que j'ai vu: perpétuel étonnement.
Deux châteaux à tours carrées qui peu à peu s'adoucissent et deviennent des fermes.
Chitry-Mont-Sabot avec ses toitures  de paille et ses beaux noyers.  Il n'en a pas l'air dit le voiturier, mais c'est un pays riche. Une jeune fille apporte en dot un noyer.
Un chaos de maisons, de jardins et de tas de fumier. Des murs neufs de granit rouge.
Mont-Sabot. Un sabot droit au nez fendu. Des tilleuls dont l'un est foudroyé, mort. On y enterre encore. L'église, couverte de pierres plates, est fermée.  Vieilles tombes. dont les plus vieilles sont les mieux ouvragées. Vue magnifique: Montoison, le château de Vauban, l'immense grange de Vézelay, Lormes. Les morts n'ont qu'à se lever sur un coude pour voir tout ça.
Un pays clair, facile à comprendre: une butte, un vallon, une butte, un vallon. D'une pente à l'autre, les paysans se voient travailler. C'est la première église que j'aie envie de voir: elle est fermée.
Un sentier tourne autour de la butte comme une jarretière au-dessus du genou.
Puis, l'heure rose, l'heure tendre, l'heure divine arrive. C'est une surprise que Dieu nous fait chaque soir. Il faudrait se coucher dans tous ces près, boire à toutes ces fraîcheurs, vivre là, là, mourir partout.
Être né, là, au pied du Mont-Sabot, quelle enfance pour un poète!

mardi 16 juin 2015

La ministre de l'éducation nationale au temps de Jules Renard

Tenez, madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse de l'Instruction publique. Elle me répond: "Lohengrin? Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergère, il, paraît que c'est tordant."
(Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs.)

mardi 19 mai 2015

L'encre au temps de Jules Renard

L'encre est le liquide le plus redouté, parce que le moins saisissable et en même temps le plus durable.
(Léon Daudet, Sauveteurs et incendiaires, Flammarion, p. 25.)

mercredi 6 mai 2015

Le latin et le grec au temps de Jules Renard

Nous tenons, du latin, la rectitude, la rigueur, la concision, les qualités synthétiques; du grec, la pénétration, la complexité, l'analyse, la nuance. Nous sommes redevables à l'un et à l'autre. Aveugler l'une ou l'autre source pour les générations à venir, est une imbécilité criminelle. 
Tout cela en vue de l'école unique, qui sera la primarisation globale de l'enseignement, la barbarie mentale en bâton.  Tout cela en vertu d'un scientisme imbécile, qui s'imagine que la science peut se passer de la connaissance.  Tout cela enfin parce que la culture intellectuelle est le fait d'une élite, au même titre que la culture spirituelle, et parce que la démocratie ne veut d'aucune élite, ni intellectuelle, ni spirituelle, ni d'aucune supériorité susceptible de créer une autorité.
(Léon Daudet, Les Humanités et la culture, Éditions du Capitole, 1931)

mercredi 29 avril 2015

Les Humanités au temps de Jules Renard

Les Humanités, depuis trente ans, ont été attaquées avec violence par des abrutis anticléricaux, pour qui le latin est condamnable comme langue d’Église, et le grec sans intérêt: "Tout ça - disait Edgar Monteil - c'est fait pour les jésuites et les sophistes." A la bonne heure! En effet, les Humanités, créant une élite, créent du même coup une aristocratie, aussi haïssable que l'autre, aux yeux des pauvres diables qui prennent le concile de Trente pour une réunion de trente curés.
Heureux Goethe, assis à la table des Grecs! Moins heureux sont les jeunes français d'aujourd'hui, que le régime de mort de la démocratie éloigne des sources vives de la civilisation, en les privant de la culture et de la sagesse antiques. N'est-il pas urgent d'examiner, sous quelques-uns de ses aspects, un des plus graves effondrements sociaux, - un des plus lourds de conséquences pour l'avenir le plus prochain, - l’effondrement de l'instruction et du haut enseignement en France et la chute de l'écrivain  dans la Cité ruinée par la démocratie.
(Léon Daudet,  les Humanités et la culture, Éditions du Capitole, 1931.)

jeudi 9 avril 2015

Le fils de Philippe

Le petit Joseph n’ira plus à l’école, parce qu’il en sait assez long, et il a profité hier de la grande louée de Lormes pour se louer. Il gardera les moutons du fermier Corneille. Il est nourri et blanchi. On lui donne cent francs par an et les sabots. Il couchera dans la paille, près de ses moutons, et il sera debout avec eux, dès trois heures du matin. 
— Je me suis loué du premier coup, dit-il avec fierté. Il portait un flocon de laine à sa casquette, ce qui signifiait : « Je me loue comme berger ». Ceux qui veulent se louer comme moissonneurs ont un épi de blé à la bouche. Les charretiers mettent un fouet à leur cou. Les autres domestiques se recommandent par une feuille de chêne, une plume de volaille ou une fleur. Joseph arrivait à peine sur le champ de foire que le fermier Corneille l’attrapa :
— Combien, petit ? Joseph ne dit pas deux prix. Il dit : « Cent francs », et le fermier le retint. Et comme Joseph oubliait de jeter par terre la laine de sa casquette, on l’arrêtait encore. Il se serait loué vingt fois pour une et chacun voulait l’avoir parce qu’il était doux de figure. Il s’amusait bien en se promenant. Au retour, il eut de la tristesse, mais son père Philippe le consola :
 — Écoute donc, bête, tu seras heureux comme un prince ; tu auras un chien ; tu partageras avec lui ton pain et ton fromage, et il ne voudra suivre que toi.
 — Oui, dit Joseph, et je l’appellerai Papillon ! 
(Jules Renard, Bucoliques, les Philippe, § 13.)

mardi 7 avril 2015

Le divorce au temps de Jules Renard

Le divorce sépare beaucoup plus que la mort. C'est un plus grand malheur que la disparition de ce monde de l'un des deux époux.
Les divorcés peuvent faire glisser de leur doigt l'anneau qui était le symbole d'un engagement que leur volonté aidée par la loi a brisé.
La femme divorcée doit se réfugier auprès de ses parents, si elle les a encore; auprès d'un frère aîné et marié, si possible; auprès d'une tante âgée.
A défaut de parenté, elle fait bien de se retirer dans un couvent, j'entends dire dans une de ces maisons religieuses où l'on prend en pension les femmes isolées.
Il lui faut bien prendre garde aux jugements du monde, qui sera sévère pour elle, fût-elle la victime.
(Usage du Monde, règles du savoir-vivre dans la société moderne, par la baronne Staffe, V. Havard fils éditeur, Paris, 1889.)

jeudi 26 mars 2015

La croix de la légion d'honneur au temps de Jules Renard

Chemin de croix
[...] Est-ce que Jules Renard, qui est un écrivain parfait, un pur classique, qui compte à son actif trois ou quatre chefs-d’œuvre - des vrais! - et dont le nom, dans les temps à venir, s'accolera, sur des cartouches, à celui de notre La Fontaine, est-ce que Jules Renard est décoré?
Mais non, mon cher Antoine, il ne l'est pas... On annonçait partout, dans les gazettes, qu'il le serait... Oh! j'étais bien tranquille! C'est M. Jules Mary qui le fut à sa place.
Mon Dieu, oui! ... Et c'est juste!...
Et j'ose espérer qu'il ne le sera jamais. Car, le jour où il le serait, à voir ce qu'on décore, ce qu'on crucifie, ce qu'on légionnise, ce serait à se demander si son talent unique, et qui nous est si cher, n'a pas faibli, et s'il ne doit pas bientôt,  à l’abri de cette croix, entrer dans le grand silence des choses mortes!
Ah! que c'est donc mélancolique d'avoir à parler de ces choses oiseuses, et pourquoi faut-il que tous les ans, à la même époque, on éprouve au coeur cette petite tristesse, à voir, parmi ceux que l'on chérit et que l'on admire, les meilleurs, quelquefois, s'arrêter, eux aussi, comme les autres, et s'agenouiller devant chaque station de ce douloureux chemin de croix!...
(Octave Mirbeau, Le Journal, 21 janvier 1900.)

mercredi 18 mars 2015

La poubelle au temps de jules Renard


Pris le 24 novembre 1883, l'arrêté rédigé par le préfet de la Seine Eugène-René Poubelle impose de regrouper les ordures dans des récipients fermés pour que les rues de Paris soient plus propres. Les propriétaires sont contraints d'acquérir ces objets - en bois, garnis de fer-blanc à l'intérieur - pour leur déchets et ceux de leur locataire. Il faudra plusieurs mois de délibérations et de travail en commissions pour que finalement, le vendredi 7 mars 1884, Poubelle signe un nouvel arrêté précisant les modalités de l'utilisation des récipients. Si l'invention essaime dans toutes les grandes villes de France, il faudra attendre la Seconde guerre mondiale  pour que les poubelles soient totalement généralisées.
(Aujourd’hui en France, samedi 7 mars 2015, p. 28.)

mercredi 25 février 2015

La Poste au temps de Jules Renard 7/7

Un jour, Mallarmé s'amusa à libeller l'adresse de ses correspondants sous forme de quatrain. Aucune des adresses en vers collationnés sur l'enveloppe n’a manqué son destinataire:
Prends ta canne à bec de corbin
Vieille Poste (ou je vais t'en battre)
Et cours chez le docteur Robin
Rue, oui, de Saint-Petersbourg 4

Augusta Holmes accourue
En tant qu'un blanche parente
Des rois joueurs de harpe
Rue Juliette Flamber, 40

Arrête-toi, porteur, au son
Gémi par les violoncelles,
C'est chez Monsieur Ernest Chausson,
22 Boulevard de Courcelles.
(Stéphane Mallarmé, Vers de circonstance, Les Loisirs de la Poste.)

mardi 24 février 2015

La Tour Eiffel au temps de Jules Renard

Après les concurrents, les détracteurs. Une pluie de sarcasmes s'est abattue contre "ce lampadaire véritablement tragique" (Léon Bloy), "ce squelette de beffroi" (Verlaine), "cette haute et maigre pyramide d'échelles de fer" (Maupassant), "ce mât de fer aux durs agrès, inachevé, confus, difforme" (François Coppée), "ce grillage infundibuliforme, ce suppositoire criblé de trous" (Huysmans) , "cette tour inutile et monstrueuse profanant le Paris des gothiques sublimes"
(Pétition signée par quarante-sept écrivains et artistes, Voir ce blog au 27 janvier 2014).

vendredi 13 février 2015

Les hommes politiques au temps de Jules Renard

Les fautes que les hommes d’État font sur le théâtre de la politique, ils les feraient comme homme, en famille ou dans la société, qu'on les enfermerait.
(Edmond et Jules de Goncourt, Journal, Mémoire de la vie littéraire, 27 juin 1867)

jeudi 12 février 2015

La Poste au temps de Jules Renard 6/7

Un jour, Mallarmé s'amusa à libeller l'adresse de ses correspondants sous forme de quatrain. Aucune des adresses en vers collationnés sur l'enveloppe n’a manqué son destinataire:

Monsieur Mendès aussi Catulle
A toute la muse debout
Dispense la brise et le tulle
Rue, au 66, Taitbout

Si tu veux un médecin tel
Sans perruque ni calvitie
Qu'est le cher docteur Hurinel
Treize, entends, de la Boétie

Adieu l'orme et le châtaignier!
Malgré ce que leur cime a d'or
S'en revient Henri de Régnier
Rue, au 6 même, Boccador

Au fond de Saint-James, Neuilly,
Le docteur Fourrier n'a d'idée,
Songeur, prudent et recueilli,
Que de courtiser l'orchidée.
(Stéphane Mallarmé, Vers de circonstance, Les Loisirs de la Poste.)

mardi 10 février 2015

La Poste au temps de Jules Renard 5/7

Un jour, Mallarmé s'amusa à libeller l'adresse de ses correspondants sous forme de quatrain. Aucune des adresses en vers collationnés sur l'enveloppe n’a manqué son destinataire:

Rue, ouïs,  22 Lavoisier
Madame Degrandi qui lance
La richesse de son gosier
Aussi haut que notre silence

Paris, chez Madame Méry
Laurent, qui vit loin des profanes
Dans sa maisonnette véry
Select du 9 boulevard Lannes

Notre ami Viélé Griffin
Savoure très longtemps sa gloire
Comme un plat solitaire et fin
A Nazelles dans l'Indre-et-Loire

L'âge aidant à m'appesantir
Il faut que toi, ma pensée, ailles
Seule rue, 11, de Traktir
Chez l'aimable Monsieur Séailles
(Stéphane Mallarmé, Vers de circonstance, Les Loisirs de la Poste.)

mardi 3 février 2015

La Poste au temps de Jules Renard 4/7

Un jour, Mallarmé s'amusa à libeller l'adresse de ses correspondants sous forme de quatrain. Aucune des adresses en vers collationnés sur l'enveloppe n’a manqué son destinataire:

Apte à ne point te cabrer , hue!
Poste et j'ajouterais: dia!
Si tu ne fuis II bis rue
Balzac chez cet Hérédia.

Leur rire avec la même gamme
Sonnera si tu te rendis
Chez Monsieur Whistler et Madame
Rue antique du Bac 110

A moins qu'il ne hante la nue,
Ne vogue où mûrit le letchi
Monsieur Léon Dierx, avenue
Ci proche, 13 de Clichy

A Montigny, Monsieur Grosclaude
Vise un lapin sans dévier
Ou, vêtu de sa veste blaude,
Jette dans le Loing l'épervier.
(Stéphane Mallarmé, Vers de circonstance, les Loisirs de la Poste.)

jeudi 29 janvier 2015

La Poste au temps de Jules Renard 3/7

Un jour, Mallarmé s'amusa à libeller l'adresse de ses correspondants sous forme de quatrain. Aucune des adresses en vers collationnés sur l'enveloppe n’a manqué son destinataire:

Rue, au 23, Ballu. J'exprime
Sitôt juin à Monsieur Degas
La satisfaction qu'il rime
Avec la fleur des syringas.

Dans sa douillette d'astrakan
Sans qu'un vent coulis le jalouse
Monsieur François Coppée à Caen
Rue, au 66, Taitbout.

Tapi sous ton chaud mac-ferlane,
Ce billet, quand tu le reçois
Lis-le haut: 6, cour Saint-François
Rue, est-ce Moreau? cher Verlaine.

Au 137, avenue Malakoff, Madame
Tolan Dorian; celle qui vola
le feu de la céleste nue.
(Stéphane Mallarmé, Vers de circonstance, les Loisirs de la Poste.)

mercredi 28 janvier 2015

La Poste au temps de Jules Renard 2/7

Un jour, Mallarmé s'amusa à libeller l'adresse de ses correspondants sous forme de quatrain. Aucune des adresses en vers collationnés sur l'enveloppe n’a manqué son destinataire:

Rue et 8, de la Barouillère
Sur son piano s'applique à
Jouer, fée autant qu'écolière
Mademoiselle Wrotnowska

Monsieur Mirbeau, Pont de l'Arche
(Eure) Toi qui vois les Damps
Facteur, ralentis la marche
Et jette ceci dedans

Pour rire se restaurant
La rate ou le charmant foie
Madame Méry Laurent
Aux eaux d'Evian, Savoie

Apporte ce livre, quand naît
Sur le Bois l'Aurore amaranthe
Chez Madame Eugène Manet
Rue au loin Villejust 40
(Stéphane Mallarmé, Vers de circonstances, les Loisirs de la Poste)

jeudi 22 janvier 2015

La Poste au temps de Jules Renard 1/7

Un jour, Mallarmé s'amusa à libeller l'adresse de ses correspondants sous forme de quatrain. Aucune des adresses en vers collationnés sur l'enveloppe n’a manqué son destinataire :

Monsieur Monet, que l’hiver ni
L’été, sa vision ne leurre,
Habite, en peignant, Giverny
Sis auprès de Vernon, dans l’Eure.

Villa des Arts, près l’avenue
De Clichy, peint Monsieur Renoir
Qui devant une épaule nue
Broie autre chose que du noir.

Sans t’étendre dans l’herbe verte
Naïf distributeur, mets-y
Du tien, cours chez Madame Berthe
Manet, par Meulan, à Mézy.

Mademoiselle Ponsot, puisse
Notre compliment dans sa fleur
Vous saluer au Châlet-Suisse
Sis route de Trouville, Honfleur.

(Stéphane Mallarmé, Vers de circonstance, Les Loisirs de la poste)

jeudi 18 décembre 2014

Les enfants dans les prisons anglaises au temps de Jules Renard

J'ai vu les trois enfants moi-même le lundi qui a précédé ma libération. Ils venaient d'être condamnés et se tenaient debout dans le hall central en uniforme de prisonniers, leurs draps sous le bras, avant d'être envoyés dans les cellules qui leur étaient assignées. C'étaient de très petits enfants. Le plus jeune était un tout petit bonhomme pour qui, de toute évidence, il avait été impossible de trouver une tenue à sa taille. Bien entendu j'avais vu de nombreux enfants en prison au cours des deux années pendant lesquelles j'avais moi-même été incarcéré. La prison de Wandsworth, surtout, contenait toujours un grand nombre d'enfants. Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point je fus affligé de voir ces enfants à Reading, car je savais quel traitement les attendais. La cruauté exercée jour et nuit sur les enfants dans les prisons anglaises est incroyable, sauf pour ceux qui ont été les témoins et connaissent la brutalité du régime.
Les gens aujourd'hui ne comprennent pas ce qu'est la cruauté. [...] En conséquence, étant enlevé à ses parents par des gens qu'il n'a jamais vu et dont il ne sait rien, et se trouvant isolé dans une cellule inconnue, abandonné à des étrangers, commandé et puni par des représentants d'un système qu'il ne peut comprendre, l’enfant devient immédiatement la proie  de la première émotion, la plus importante provoquée par la vie moderne en prison: L'émotion de la terreur. La terreur d'un enfant en prison est sans limites.
(Oscar Wilde, Quelques cruautés de la vie de prison, lettre à l’éditeur du "Daily Chronicle", 28 mai 1897)