Lu de Michelet, la Mer, Michelet est le type du grand bavard. Il extrait d'une petite idée une grande page. Blanc bonnet ne lui suffit pas: il lui faut bonnet blanc. En général, il lui faut des faits pour le soutenir. Toute l'histoire de France n'est pas de trop, mais la mer n'est pas assez, parce qu'elle n'a pas d'histoire. On commence par admirer ces écrivains, genre magnifique, qui tiennent des poules pondeuses. Bientôt on a assez de leurs œufs.
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samedi 20 février 2016
lundi 4 mai 2015
Journal du 4 mai 1909
Les imparfaits du subjonctif. C'est une affaire de mesure. La beauté du style est dans sa discrétion. Il n'est pas plus ridicule de se servir de l'imparfait du subjonctif que de dire: Je fus...Je fis... Nous partîmes..." Mais il ne faut pas abuser; le passé défini nous lasse vite. De beaux parleurs ne cessent pas de s'en servir.
Tout lasse. L'image même, qui est d'un si grand secours, finit par fatiguer. Un style presque sans image serait supérieur, mais on n'y arrive qu'après des détours et des excès.
C'est ce qu'ignorent les professeurs, qui commencent par vous éteindre. Il ne faudrait s'eteindre quec sûr de retrouver l'éclat au moment voulu.
Le beau style ne devrait pas se voir.
Michelet ne fait que ça: c'est éreintant. De là, la supériorité de voltaire où de La Fontaine. La Bruyère est trop voulu, Molière trop négligé.
Il y a des gens qui n'arrivent à la concision qu'avec une gomme à effacer: ils suppriment des mots nécessaires.
On devrait écrire comme on respire. Un souffle harmonieux, avec ses lenteurs et ses rythmes précipités, toujours naturel, voilà le symbole du nouveau style.
On ne doit pas au lecteur que le clarté. Il faut qu'il accepte l'originalité, l'ironie, la violence, même si elles lui déplaisent.Il n'a pas le droit de les juger. On peut dire que ça ne le regarde pas.
"Je m'en rappelle, de ces matinées que j'ai passées..."En apparence, c'est presque une double faute. Il faut éviter cette apparence.
C'est ce qu'ignorent les professeurs, qui commencent par vous éteindre. Il ne faudrait s'eteindre quec sûr de retrouver l'éclat au moment voulu.
Le beau style ne devrait pas se voir.
Michelet ne fait que ça: c'est éreintant. De là, la supériorité de voltaire où de La Fontaine. La Bruyère est trop voulu, Molière trop négligé.
Il y a des gens qui n'arrivent à la concision qu'avec une gomme à effacer: ils suppriment des mots nécessaires.
On devrait écrire comme on respire. Un souffle harmonieux, avec ses lenteurs et ses rythmes précipités, toujours naturel, voilà le symbole du nouveau style.
On ne doit pas au lecteur que le clarté. Il faut qu'il accepte l'originalité, l'ironie, la violence, même si elles lui déplaisent.Il n'a pas le droit de les juger. On peut dire que ça ne le regarde pas.
"Je m'en rappelle, de ces matinées que j'ai passées..."En apparence, c'est presque une double faute. Il faut éviter cette apparence.
samedi 4 mai 2013
Journal du 4 mai 1909
Dîner Goncourt. Le Conseil d'État va statuer. Il est presque sûr que nous aurons nos 4000 francs.
Bourges n'est pas là, Daudet non plus. Mirbeau se fait excuser par sa femme. Je ne suis pas fichu de retrouver le nom de l'autre qui manque. Ah! Marguerite. On est sévère pour son attitude. Rosny jeune donne comme excuse une vieille maladie de coeur.
Idée de Descaves et de Geffroy de publier, en volume, des choses inédites de Vallès avec ce sous-titre: "Éditions de l'Académie Goncourt." Ce ne serait certainement pas une mauvaise affaire. Adopté.
Idée de nous présenter tous en bloc au prix Nobel, chacun avec notre meilleur livre. C'est l'Académie française qui propose les candidats: pourquoi pas nous?
Idée de demander à Barthou le demi-tarif pour les membres de l'Académie Goncourt. On voudrait me déléguer; je me dérobe à cause de mon caractère officiel de maire.
Les deux Rosny savent leur géographie. L'aîné, me demandant où se trouve mon pays, ajoute qu'il est sur un canal qui passe un peu plus loin sous des tunnels. Il est homéopathe, me conseille de boire de l'eau chaude le matin. Lui-même en boit quelques gorgées à tous ses repas.
Soirée charmante. Ils admirent Hugo, mais tout autant Balzac, ou Dickens, ou Michelet.
jeudi 28 février 2013
Jules Renard vu par Gabriel Reuillard 4/4
Suite d'hier.
Et moi je déclare:
Que je suis écœuré à plein cœur, à cœur débordant par la condamnation de Zola;
Que je n'écrirai plus jamais une ligne à l'Écho e Paris;
Que M. Fernand Nau est, physiquement, un des plus petits hommes que je connaisse, mais que à force de platitude dans ses déclarations à ses abonnés, il arrive à paraître encore plus petit;
Qu'ironiste par métier, je deviens tout à coup sérieux pour cracher à la face de notre vieux pantin national, M. Henri Rochefort;
Que le professeur d'énergie Maurice Barrès n'est qu'un Rochefort de peu de littérature et de moindre aplomb, et qu'il fera tant que les électeurs ne voudront plus de lui pour conseillé municipal enfariné;
Que M. Drumont n'a aucun talent, aucun, et qu'on s'apercevra que le joujou antisémite se cassera dans sa main;
Que si le Figaro ne se hâte pas de s'appeler le Bartholo, l'ombre de Beaumarchais ne peut manquer de venir lui tirer les oreilles;
Que fier de lire dans leur texte les Français: Racine, La Bruyère, La Fontaine, Michelet et Victor Hugo, j'ai honte d'être un sujet de Méline.
Et je jure que Zola est innocent.
Et je déclare:
Que je n'ai pas de respect pour nos chefs d'armée qu'une longue paix a rendus fiers d'être soldats;
[...] Je déclare que je me sens un goût subit et passionné pour les barricades, et je voudrais être un ours afin de manier aisément les pavés les plus gros que, puisque nos ministres s'en fichent, à partir de ce soir je tiens à la République qui m'inspire un respect, une tendresse que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot justice est le plus beau de la langue des hommes, et qu'il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus..."
Tout le morceau est sur ce ton. L'homme de cœur, qui se dérobait par pudeur derrière l'humoriste délicat, sort, poitrine en avant, crie sa haine, sa foi. Renard pouvait se payer le luxe, le grand luxe de l'indépendance. Il pouvait aussi se le refuser. Il n'a pas hésité. C'est un luxe qui coûte cher, ou plus exactement qui ne rapporte qu'à longue, longue échéance - après la mort - encore à condition d'avoir un grand, grand, grand talent.
Dieu Merci, c'est le cas pour Renard. Justice - le plus beau des mots de la langue des hommes, comme il dit - lui est enfin rendue.
Son nom, son œuvre - et son exemple - sont imposés.
(Gabriel Reuillard, Les Maîtres de la plume, avril 1929.)
Que je n'écrirai plus jamais une ligne à l'Écho e Paris;
Que M. Fernand Nau est, physiquement, un des plus petits hommes que je connaisse, mais que à force de platitude dans ses déclarations à ses abonnés, il arrive à paraître encore plus petit;
Qu'ironiste par métier, je deviens tout à coup sérieux pour cracher à la face de notre vieux pantin national, M. Henri Rochefort;
Que le professeur d'énergie Maurice Barrès n'est qu'un Rochefort de peu de littérature et de moindre aplomb, et qu'il fera tant que les électeurs ne voudront plus de lui pour conseillé municipal enfariné;
Que M. Drumont n'a aucun talent, aucun, et qu'on s'apercevra que le joujou antisémite se cassera dans sa main;
Que si le Figaro ne se hâte pas de s'appeler le Bartholo, l'ombre de Beaumarchais ne peut manquer de venir lui tirer les oreilles;
Que fier de lire dans leur texte les Français: Racine, La Bruyère, La Fontaine, Michelet et Victor Hugo, j'ai honte d'être un sujet de Méline.
Et je jure que Zola est innocent.
Et je déclare:
Que je n'ai pas de respect pour nos chefs d'armée qu'une longue paix a rendus fiers d'être soldats;
[...] Je déclare que je me sens un goût subit et passionné pour les barricades, et je voudrais être un ours afin de manier aisément les pavés les plus gros que, puisque nos ministres s'en fichent, à partir de ce soir je tiens à la République qui m'inspire un respect, une tendresse que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot justice est le plus beau de la langue des hommes, et qu'il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus..."
Tout le morceau est sur ce ton. L'homme de cœur, qui se dérobait par pudeur derrière l'humoriste délicat, sort, poitrine en avant, crie sa haine, sa foi. Renard pouvait se payer le luxe, le grand luxe de l'indépendance. Il pouvait aussi se le refuser. Il n'a pas hésité. C'est un luxe qui coûte cher, ou plus exactement qui ne rapporte qu'à longue, longue échéance - après la mort - encore à condition d'avoir un grand, grand, grand talent.
Dieu Merci, c'est le cas pour Renard. Justice - le plus beau des mots de la langue des hommes, comme il dit - lui est enfin rendue.
Son nom, son œuvre - et son exemple - sont imposés.
(Gabriel Reuillard, Les Maîtres de la plume, avril 1929.)
mardi 16 octobre 2012
Jules Renard vu par Jules Claretie 1/4
Un Jules Renard, avec l'acuité de son esprit et la précision de son style, eût fort bien analysé la différence qui existe entre un cœur simple par exemple et un cœur échauffé. Et il eût apporté dans son œuvre cette pitié qui nous émeut aux accents si poignants de Poil de Carotte. Une confession douloureuse et de la douleur sans phrases. Quelle vérité dans l'étude de cette âme d'enfant! Jacques Vingtras restait romantique en son ironique tristesse. Poil de Carotte est émouvant par sa résignation et son réalisme.
Jules Renard, fut un Parisien qui aimait d'amour la campagne, les champs, ou plutôt un campagnard qui aimait de Paris cette atmosphère électrique, cet air subtil, ce je ne sais quoi d'échauffant dont ne se peuvent passer ceux qui l'ont une fois respiré. Sa joie pourtant était de retrouver son coin de terre natale, son village, le logis nivernais qui, modeste, portait le même nom qu'un palais impérial: la "Gloriette". Il était maire de son village, comme l'avait été Sardou, mais ce n'est pas lui qui eût raillé "nos bons villageois".
Il aimait les paysans, et il en a parlé comme Michelet, avec moins de lyrisme et autant de sympathie profonde. Certaines de ces pages me font penser aussi à de telles confidences de P.-J. Proudhon, autre paysan parisiané. Jules Renard donnait volontiers à L'Écho de Clamecy de courts articles qui paraissaient le dimanche et n'étaient lus que par les Nivernais. Il les a réunis, voici deux ans, sous ce simple titre: Mots d'écrits, et je crois bien que le Berrichon Claude Tillier s'en fût enthousiasmé, et que Victor Lefebvre, laboureur, et Paul-Louis, la canonnier vigneron de la Chavonnière, les eussent trouver impeccable.
Suite demain.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911)
Jules Renard, fut un Parisien qui aimait d'amour la campagne, les champs, ou plutôt un campagnard qui aimait de Paris cette atmosphère électrique, cet air subtil, ce je ne sais quoi d'échauffant dont ne se peuvent passer ceux qui l'ont une fois respiré. Sa joie pourtant était de retrouver son coin de terre natale, son village, le logis nivernais qui, modeste, portait le même nom qu'un palais impérial: la "Gloriette". Il était maire de son village, comme l'avait été Sardou, mais ce n'est pas lui qui eût raillé "nos bons villageois".
Il aimait les paysans, et il en a parlé comme Michelet, avec moins de lyrisme et autant de sympathie profonde. Certaines de ces pages me font penser aussi à de telles confidences de P.-J. Proudhon, autre paysan parisiané. Jules Renard donnait volontiers à L'Écho de Clamecy de courts articles qui paraissaient le dimanche et n'étaient lus que par les Nivernais. Il les a réunis, voici deux ans, sous ce simple titre: Mots d'écrits, et je crois bien que le Berrichon Claude Tillier s'en fût enthousiasmé, et que Victor Lefebvre, laboureur, et Paul-Louis, la canonnier vigneron de la Chavonnière, les eussent trouver impeccable.
Suite demain.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911)
samedi 29 septembre 2012
Jules Renard conférencier
Quelque fois, je me pose cette question: qu'est-ce que tu as bien pu faire pour qu'on te prenne pour un conférencier?
Je crois que c'est la faute à Michelet. C'était dans mon village, au siècle dernier, en 1898. On devait fêter à l'école le centenaire de Michelet. Vous vous rappelez les instructions du Ministre. L'institutrice, embarrassée, s'adressa à moi. Je passais vaguement dans mon village pour un homme de lettres. Le public ne m'effrayait pas, des parents et des gosses dont l'aîné n'avait pas plus que l'âge du certificat d'études. Il est vrai que les plus jeunes tétaient encore. Je me défiais de ceux-là.
J'eus une idée. Je fis mettre devant moi sur la chaise des sucres d'orge bien rouges. Ça faillit mal tourner. Quelques mioches, las d'attendre le sucre d'orge, se mirent à bouger, puis à crier, puis à hurler.
Agacé, je me tournai du côté du président, c'était M. le Maire, et je lui dis:
-Est-ce qu'on ne pourrait pas les faire sortir?
Mais M. le Maire me répond:
- Non, non, ça va très bien comme ça. Allez! Allez!
Il avait l'air enchanté M. le Maire. Il faut vous dire que c'était un réactionnaire.
Je m'en tirais tout de même, et peut-être que le lendemain, quelque paysan à sa charrue répétait tout haut le nom de Michelet. Et ce fut bien la première fois qu'autour de ce paysan, de sa charrue, de ses chevaux, ce coin de nature nivernaise entendit le nom glorieux de Michelet.
Jules Renard
Jules Renard
(Archives de la Nièvre, cote ms, 294/5)
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