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dimanche 2 mars 2014

Journal du 2 mars 1894

Faire un livre sur Chitry et dire, par exemple: "Ce cochon, je l'ai vu, je le connais et j'ai mis ma canne dans l'anneau de sa queue. Nous avons ensemble d'excellentes relations."

mardi 12 novembre 2013

Un tsunami dans la littérature

Lecteurs, lectrices de ce blog, ne perdez plus votre temps, votre argent, abandonnez d'urgence vos lectures et pour commencer celle de ce blog, adonnez vous aux mots fléchés, au sudoku ou, pourquoi pas, si vos doigt sont agiles, à la broderie. Cher Léon Guichard, cher Michel Autrand, cher Stéphane Gougelmann dont les thèses sur Jules Renard ont éclairé mes insomnies et  rendu, du moins je le croyais jusqu'à aujourd'hui, moins épaisse mon ignorance, apprenez que votre prose n'était, hélas, que fadaises destinées à  disparaître dare-dare sur le bûcher de vos vanités. 
Et oui, du fond d'un petit bourg français une nouvelle doxa  prend son envol et déjà submerge la planète: une intermittente habitante vient de décréter, et répand urbi et orbi que nul ne peut comprendre Jules Renard s'il n'est pas habitant de Chitry-Les-Mines. (pour le lecteur occasionnel, Chitry-Les-Mines est le village natal où n'est pas né Jules Renard). Vous aurez compris, chers lecteurs et chères lectrices que, comme les ailes du papillon qui croît butiner impunément sur les pâles fleurettes de votre pavillon de banlieue, cet axiome a pour conséquence de déclencher un cataclysme universel. 
Habitants, de Maubeuge, d’Épinal, de Villeurbanne, ou de Bécon-les Bruyères ruez-vous à l'Etat-civil de votre mairie et vérifiez illico si le hasard a fait naître dans votre commune au moins un seul plumitif, même le plus obscur, qui vous sauvera de l'analphabétisme. Universitaires, écrivains, biographes qui avez osé vous pencher sur la vie ou l’œuvre d'un auteur étranger à votre village, mesurez désormais l'étendue de votre turpitude. Messieurs Lagarde et Michard, votre prétention, n'a d'égale que la profondeur de votre ignorance. Vous serez jugés par contumace et par posthumace, condamnés à mourir une deuxième fois sur l'échafaud érigé par vos pairs repentis de la Sorbonne reconvertis dans la menuiserie funéraire.
Heureux habitants de Besançon, ville deux fois bénite pour avoir donné le jour à Victor Hugo et Tristan Bernard, vos cervelles favorisées peuvent, sans faillir, choisir entre deux auteurs. Chance que n'ont pas les rouennais condamnés à lire, relire, et relire toujours et encore Madame Bovary, la Tentation de Saint-Antoine, Salammbô et l’Éducation sentimentale. Ayons une pensée charitable pour les 450 habitants d'Épineuil-le-Fleuriel incapables de ne rien comprendre d'autre que le seul et unique roman de leur concitoyen mort trop tôt sur un champ de bataille. Tout le monde n'a pas la chance, comme aurait dit Jules Renard, d'être né à Auteuil dont les habitants n'auront pas assez d'une vie pour digérer l’œuvre de Marcel Proust.
Mais tant pis pour vous, ignares que vous êtes, l'auteur de ce blog (pourtant doublement favorisé: né à Paris - ouf-, à deux pas de l'hôtel particulier de Sacha Guitry - re-ouf -  aujourd'hui détruit), l'auteur de ce blog, inculte, prétentieux, parisien, mal élevé, hérétique, ingrat continuera à nourrir ce blog d'une prose insipide et absconse jusqu'à ce que mort s'ensuive.  

mardi 27 août 2013

Journal du 27 août 1904

- Je n'ai jamais vu un homme plus laid, me dit Marinette.
Il me demande pardon de se présenter dans cet état.
- Je suis couvert de mouches, dit-il.
Comme deux ou trois volent autour de lui, je crois qu'il a une maladie qui les attire; à la fin, j'ai compris qu'il s'agit de vésicatoires. Il m'expose son cas, et tout à coup, baisse la tête avec une affreuse grimace. Va t-il se trouver mal?
Mais il a des douleurs, la moitié du visage paralysée, et il faut que ça passe. Quand c'est passé, il reprend la parole. Il parle correctement. On voit qu'il n'a pas toujours été comme il est.
Il me raconte une histoire de bureau de tabac.
Blessé en 70 à la jambe gauche. Dans une petite boîte en carton, il a l'éclat d'obus et les drains de caoutchouc qu'on lui a mis à sa blessure. Demeure à Saint-Martin. Vient quelquefois à Chitry, chez sa sœur Marie-Louise, ancienne servante de curé, naturellement, qui lui fait bien sentir sa férule.
Il avait une recette de buraliste. Il a dû donner sa démission, victime d'un banquier qui s'amusait avec une demoiselle des Postes, jolie fille. Les yeux du bonhomme clignent de gloutonnerie.

samedi 17 août 2013

Journal du 17 août 1903

Le seul homme de Chitry qui veuille bien casser des pierres à la tâche. Trois ou quatre coups de masse sur celle qui est sous son sabot ne l'entament pas.
- Il y en a qui sont "malines" dit-il.
- Oui, mais vous êtes aussi malin qu'elles.
- Je suis malin, mais dans un autre sens.
- Vous avez pourtant une bonne réputation.
- Je me fâche souvent contre les pierres qui me résistent. Je crie tout haut. Ça me donne de la force, et je les réduis en poussière.

vendredi 9 août 2013

Journal du 9 août 1902

Cousine Nanette, toujours en ébullition. Nous affectons de ne pas nous saluer, et de nous parler sèchement. 
Elle m'appelle "monsieur".
- Faut-il qu'il vous dise "madame"? demande Marinette.
- Mais je suis une dame! dit-elle.
- Elle a raison, dis-je, de m'appeler "monsieur". Elle devrait même m’appeler "monsieur le Président" comme elle a fait l'autre jour, à cause de ma décoration, disait-elle, qu'elle trouve jolie. Et il faut qu'elle en prenne l'habitude et qu'elle la garde.
Mon ton de voix l'inquiète.
- Comme on se parle! dit-elle à une femme qui est là. On croirait que nous sommes fâchés.
- Nous n'en sommes pas si loin, dis-je en m'éloignant;
Mais elle bout: c'est peut-être moi qui ai dit à M. Combes de chasser les deux sœurs de Chitry.

vendredi 12 juillet 2013

Sur les pas de Jules Renard

Une balade numérique consacrée à Jules Renard a été présentée à Chaumot et Chitry-les-Mines.

 
Christian Paul, député de la Nièvre et des maires de communes rurales du Pays Nivernais Morvan ont découvert, en avant-première, le sentier numérique consacré à Jules Renard. Plus de besoin de guide, le GPS déclenche les explications, animations et photos, sur la tablette.
 
Des balades numériques vont ouvrir au public. Elles permettent des visites guidées en plein air, à l’aide de tablettes. La première, sur les pas de Jules Renard, a été présentée aux élus.
 

Jules Renard au temps des tablettes

 
Première étape de la balade. Le groupe suit, à pied, la petite route qui mène devant la Gloriette, cette belle et imposante bâtisse qu'habita Jules Renard presque jusqu'à sa mort (*). Dans les mains des promeneurs, pas de carte, pas de guide, mais une tablette. Et soudain, devant le portail d'entrée de la Gloriette, l'appareil s'anime. Un texte audio se déclenche, présentant le lieu. Des photos d'époque apparaissent sur l'écran. D'autres animations suivent.
Ces tablettes, prêtées par l'Office de tourisme du Pays corbigeois, contre dépôt d'une caution, permettent une visite guidée en totale autonomie. « Continuez sur la route à droite », dit le message enregistré. Régulièrement, le GPS active l'appareil, qui débite ses contenus numérisés.
Les audioguides des musées en pleine nature
Vendredi soir, des élus de communes rurales, tous membres du comité du Pays Nivernais Morvan, ainsi que Christian Paul, député et président du Pays, ont découvert en avant-première ce sentier numérique consacré à Jules Renard et tracé sur les communes de Chaumot et Chitry-les-Mines. La balade sera ouverte au public d'ici la fin juillet. Au total, le Pays Nivernais Morvan a commandé et financé dix-sept circuits numériques, tous développés sous l'égide des communautés de communes (lire détail en encadré).
Cet outil novateur permettra de marcher sur les pas de Jules Renard et de faire un bon dans le temps, en utilisant les outils du XXI e siècle.

(*) Jules Renard habitait à Paris mais séjournait régulièrement à la Gloriette, à Chaumot, une maison qu'il a louée de 1896 à 1908 (il est mort à Paris en 1910).
(Jean-Mathias Joly, Le Journal du Centre, 9 juillet 2013)

samedi 18 mai 2013

Journal du 18 mai 1904

Maman me dit:
- Le plus beau jour de ma vie: le 15 mai 1904, où mon fils a été élu maire de Chitry.

mercredi 8 mai 2013

Journal du 8 mai 1900

Élection du 6 mai, dimanche. Élu par 31 voix sur 50 votants.
Toute la matinée, je surveille, du banc. Philippe surveille l'arrivée du père Garnier, l'ancien berger, qui a cinq livres de pain de la commune et qui cherche le reste. Philippe lui donne le bon bulletin et le pousse dans la salle de vote. Je le vois entrer. Il s'approche, le bras tendu, son bulletin à la main. comme à tâtons, parce qu'il ne voit pas bien clair, dépose son bulletin et s'assied, la tête sur son bâton, vouté, malade, le visage dégradé comme un vieux mur. Il prononce des mots qu'on n'entend pas, et s'en va, disant: "Bonsoir, la compagnie!" Il viendra le lendemain à ma porte,  et je lui donnerai dix sous, n'osant faire plus de peur qu'il ne se saoule, mais Philippe me dit que, dans ces cas-là il ne boit que du café.
Après déjeuner, je me décide à aller à la mairie qui, jusque-là me faisait un peu peur. Des gens se lèvent. Je donne des poignées de main, mais, je le sens, mal. M. de Talon, inquiet, dépose les bulletins  dans l'urne et, chaque fois, frappe de la paume sur la boîte comme pour dire: "Il n'y a pas à y revenir."
L'heure approche de fermer le scrutin. Les pointeurs s'installent.  On vide la boite.
C'est fini. Tous les conseillers sortants passent, plus moi. Je dis à tous:
- Messieurs, je vous invite, ceux qui ont voté contre moi et pour moi, à venir boire un verre de bière. 
Ils viennent presque tous. Je ne les compte pas, mais trente-sept bouteilles jonchent le sol, comme des petits canons partis. Si on votait maintenant, j'aurais dix voix de plus.
Déjà un vieux a quelque chose à me demander. Je l'entraîne dans un coin. Il commence une histoire. Je le remets à plus tard, quand le conseil sera formé.
Je me couche, content, énervé, poisseux, la tête pleine  d'un feu d'artifice de bulletins.

dimanche 5 mai 2013

Journal du 5 mai 1900

On se parle en baissant la voix, dans les coins. Hier soir, réunion des conseillers. M. de Talon les a emmenés boire.  Il a dit que, sans moi, l'école retomberait à rien.
Ce matin,  je croise M. le maire de Chitry. Il revient de planter ses pommes de terre. Il marche sous sa hotte. On dirait le plus pauvre du village. Ce serait bien, si on le renommait à cause de cet air-là. 
Ragotte serait vexée si Philippe ne passait pas: elle aime bien qu'il soit "regardé".

samedi 16 mars 2013

Jules Renard vu par sa nièce 2/2

Suite d'hier.
À un de nos séjours dans la Nièvre, à Corbigny près de Chitry, où habitait Jules Renard, mon mari a interrogé devant moi un des amis d'enfance de mon oncle, M. X...Celui-ci a répondu qu'il ne s'était jamais aperçu que mon oncle Jules fut moins bien traité que son frère. D'ailleurs, on ne l'a jamais appelé "Poil de Carotte", c'est ma mère qui me l'a affirmé.
Il est exact qu'il n'était pas le préféré de sa mère, mais ainsi que vous le dites, c'était un "écorché" dont les griefs ont produit une amertume qui a alimenté une partie de ses œuvres. Il a été élevé à Nevers dans la même pension que son frère et que le docteur X..., qui vit toujours à Paris.
Mon grand-père l'a entretenu à Paris pour ses études beaucoup plus longtemps que son frère.  Ce dernier n'était pas arrogant, mais, au contraire, doux et gentil: il nous a laissé le meilleur souvenir. J'ai bien connu ma grand-mère, qui ne mérite certainement pas les qualificatifs péjoratifs qu'on lui applique. J'avais dix-huit ans quand elle morte, et j'étais à ce moment dans sa maison de Chitry. Je peux vous assurer que son fils, qui s'y trouvait également, était très impressionné par cet accident. Le grand drame de cette famille a été la mésentente. 
Je crois que mon oncle se faisait paraître plus mauvais qu’il ne l'était. La dernière année avant sa mort, j'ai eu l'occasion de parler longuement avec lui seul, et je l'ai jugé bien meilleur.
Je tenais à vous donner ces précisions pour éviter des appréciations injustes.
(Mme Capponi, Le Monde, 13-14 juin 1954.)

dimanche 3 février 2013

En suivant l'ombre de Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
Jules Renard est partout ici, comme dans un jeu de glaces qui se renvoie l'image. Mais mieux encore dans la "vieille maison". Des fragments du Journal  laissé par Jules Renard se plaignent. Ils datent du moment où l'auteur se sait condamné: "Vivre en s'amusant avec la mort. Peut-être ne reverrais-je pas la Vielle Maison. Étrange punition"... Il n'est est pas revenu. Il est mort à Paris, qui l'épouvantait encore.
J'ai parcouru la vieille maison, en retenant mes pas, en craignant de faire saigner les planches. Tout conserve une vie insolite. aux fenêtres ouvertes,  on voit des pigeons "les coudes au bord du ciel", on entend l'âne braire avec ce cri rouillé "pareil à la noria d'un puits". Tout reste marqué par cet oeil impitoyable et Chitry n'est plus libre: il vit comme Jules Renard a dit qu'il vivait. L'art impose à ses sujets des certitudes définitives.
La vieille maison appuie. Les matelas roulés sur les lits ont leur drame. Le porte-manteau de bois courbé conserve un vieux canotier jauni, celui de l'Écornifleur. Ai-je vu, sur la carpette usée, une traînée de gouttes grises de sérosités anciennes? Et ce fusil suspendu au mur, n'est-ce pas celui que graissait M. Lepic, cerné par une maladie incurable, d'une balle à la tête, il se libéra? Les meubles craquent. Des reflets insolites palpitent aux glaces moisies des armoires. Intimité trouble. Il vaut mieux sortir.
Savais-je que je me trouvais soudain dans ce silence intolérable? Avec, devant moi, le puits?
Elle est tombée en arrière. Des jupes à fleur d'eau, des remous,  comme quand on a noyé un animal. Pas de figure humaine.
Ainsi le Journal commente la mort de Mme Renard.
Dans ce puits. Ici même.
Le fils veut descendre dans le seau au bout de la chaine. Mais la chaîne est enroulée.
- Mes bottines sont ridiculement trop longues et plient au fond du seau.
Des ouvriers descendent par une échelle et ramènent le corps.
"Figure un peu effrayante qui sort du puits", note Renard.
Puis, plus tard:
"Accident impénétrable. Jeu lent de la lune sur le drap.  Il a fallu qu'elle tombe comme un bois mort. Pas une égratignure. Un dégoût. Mais un dégoût de quoi? Je ne saurais le dire."
Le soir tombe sur Chitry où les morts fidèles reviennent, tels que Renard les avait pressentis au hasard des ronces qui retenaient son bras, de la main nocturne qui battait à la persienne. Ils reviennent comme le petit Joseph, le dernier né de Ragotte, valet de chambre à Paris, qui se promenait la nuit, parmi les choux, sous la forme d'une lanterne; comme la vieille Honorine qui mourut sous sa brouette et qui continue le soir, dans les ornières de pluie, à pousser sa charge de lessive.
Et l'on n'ose plus marcher sur l'herbe, et l'on n'ose plus interroger la nuit noire où Poil de Carotte tremblait d'aller fermer, au fond du jardin, la porte des poules...
"Si je recommençais ma vie, a dit Jules Renard, je la voudrais tel quel!" J'ouvrirais seulement un peu plus l’œil..."
(Geneviève Dunais, Radio national, n°66, 23 août 1942)

samedi 2 février 2013

En suivant l'ombre de Jules Renard 1/2

"On me donne maintenant cinq sous de la ligne. C'est beaucoup. Mais j'écris des choses concentrées qui ne font pas beaucoup de lignes. D'autre part, c'est cette concision qui fait mon succès. comment sortir de là?"
Cher Jules Renard, le talent ne lui apportait point la richesse et la petite maison de Chitry en témoignait. Ce jour-là, après la mort de Marinette, sa femme, après la mort de Fantec, son fils, un certain jour de l'été 1939, on dispersait les livres de sa bibliothèque.
Ils étaient là, rassemblés comme dans ses livres, les contemporains de Jules Renard, ses modèles, ses héros simples, ses amis campagnards. Ils étaient venus de Chitry, de Corbigny, de Chaumot et de Clamecy, la grande ville.  Mais ils n'osaient point acheter des livres pour la crainte d'entendre leur voix et aussi parce qu'ils ne savaient pas bien lire. Et puis, on disait que l'auteur avait écrit des choses mauvaises. Et leurs enfants ignoraient ce Monsieur qui, disait-on, avait eu du succès à Paris. Et ils restaient là, leurs grosses mains posées devant eux, comme des outils. Ah! quand on vendrait les matelas...
Voilà le père Mignot, lui a connu le Jules. Ils allaient ensemble à l'école.
"Je me le rappelle, dit-il, émerveillé de sa mémoire. Avec sa tignasse rouge, on le voyait par-dessus les haies. Il avait son caractère. Le maire l'appelait Tête de bique. Un jour, il a boudé devant l'inspecteur, pensez..."
- Et sa mère, Mme Lepic...
- On dit qu'il l'appelait comme ça, pauvre Mme Renard. C'était une bien brave dame. Elle nous donnait pour goûter des tartines de pain et de fromages. Ma mère allait en journée chez elle. Elle était couturière et raccommodait Mlle Ernestine, une bien honnête jeune fille.  Mme Renard, elle, piquait peut-être un peu ma mère, avec les épingles, et puis, l'heure, qu'elle ramenait toujours. Mais elle payait pas plus mal que d'autres...
M. Boulé, instituteur retraité à Corbigny a connu Jules Renard, surtout quand il était maire. 
- Nous allions faire des conférences ensemble. Après, on lui a élevé un monument. Mais des gens ont jeté des seaux d'immondice le jour de l’inauguration sur la statue de Poil de Carotte, posée par suzanne Desprès. 
"Il n'y avait  aucun ouvrage de Jules Renard à la bibliothèque municipale de Chitry. Je les ai fait venir et aujourd'hui tout le monde - ceux qui savent lire, naturellement - peut lire les œuvres de notre premier  Chitryen." De l'autre côté de la rivière, a flanc de colline, M. Boulé me désigne la Gloriette, la villa que loua Jules Renard, tout près de ses parents. 
- Le fils de Ragotte habite encore - comme domestique s'entend - la Gloriette. C'est un nommé Chalumeau.
Suite demain. 
(Geneviève Dunais, Radio national, n°66, 23 août 1942)

mercredi 23 janvier 2013

Sur Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
Depuis deux ans Jules Renard faisait partie de l'Académie Goncourt où il avait pris la place laissée vacante par la mort de J.K. Huysmans.
Jules Renard était un excellent confrère, serviable, loyal, d'un esprit bref et délicieux. Il sera vivement regretté.
Les obsèques
Paris 23 mai - La levée du corps de M. Jules Renard a été faite cet après-midi à 3 heures, 44 rue du Rocher. 
De nombreuses personnalités appartenant au monde de la politique, des lettres et du théâtre assistaient à cette cérémonie.
Reconnus au hasard, MM. Buer, représentant le président du conseil; Jean Jaurès, Georges Lecomte, président de la Société des gens de lettres; Victor et Paul Marguerite, J.-H. Rosny, Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française; Octave Mirbeau, Henri de Régnier, M. et Mme Edmond Rostand, Léon Barthou, Peyrebrune, secrétaire-adjoint de l'association des journalistes départementaux; Lucien Descaves, Léon Daudet, Léon Diertz, la rédaction du Mercure de France ayant à sa tête le directeur M. Vallette! MM. Antoine, directeur de l'Odéon; Lucien Guitry, Maurice Leblond, littérateur; le sous-préfet de Clamecy, etc, etc. 
Le corps de M. Jules Renard a été transporté à la gare de Lyon pour être conduit à Chitry-les-Mines (Nièvre) dont le défunt était maire.
(Paris-Centre, (Nevers) non signé, mardi 24 mai 1910.)

mercredi 31 octobre 2012

Jules Renard vu par René Benjamin 7/10

Henry Becque et Jules Renard ou la comédie vingt siècles après J.-C.
Conférence de M. René Benjamin (extrait)
Suite d'hier.
Oui, cette enfance avait été terrible, et elle fait bien comprendre qu'il se soit recroquevillé, qu'il ait été un guetteur à l'affût, qu'il ait fait de la littérature d’encoignure.  Mais ce qu'il y a de beau, c'est qu'après être devenu amer parce qu'il avait été dans la vie Poil de Carotte, il a cessé un instant de l'être en écrivant le même Poil de Carotte. C'est qu'il retrouvait la vie vraie, qui l'avait atteint jusqu'aux entrailles; en sorte qu'avant même de songer à faire de l'amertume tout naturellement, il était un homme.
Pourtant, il n'a pas échappé tout à fait, en peignant son enfance, à ce que j’appellerai son petit renardien. Il était né à Chitry-les-Mines, ce n'était pas pour rien! il ne sortait pas du salon de Mme Chavigny!
Il y a donc une première scène de confession assez longue entre Poil de Carotte, avec ses bourraquins sur le front, comme dit M. Lepic, et Annette, une servante qui vient s'engager. Là il y a une délicieuse pudeur de la part de Poil de Carotte, par conséquent de la part de Renard...
Suit un long extrait de Poil de Carotte.
Messieurs, là, Jules Renard a souffert, et il a comme crié. il n'était plus amer; il a fait un chef-d’œuvre.
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

mercredi 17 octobre 2012

Jules Renard vu par Jules Claretie 2/4

Suite d'hier.
L'auteur des Mots d'écrit - dont on doit publier dans les Cahiers nivernais un volume de discours, discours d'un maire de village à ses administrés, sortes de causeries de plein air au seuil de quelques fermes - se plait à tracer des silhouettes de paysans et de paysannes, d'humbles et curieuses scènes et croquis d'élection à Chaumot ou à Chitry, et l'observateur pénétrant qu'est Jules Renard nous trace là une série de tableaux quasi intimes qui donneront à l'avenir de précieux renseignements sur l'état d'âme des ruraux de notre temps. C'est le brave homme d'électeur qui, sur la route qui mène au scrutin, crie avec "une colère amusante contre lui-même":
- Je ne veux plus voter comme une bête! Je ne veux plus voter comme une bête!
C'est la pauvre femme abandonnée qui, mère de quatre enfants, est forcée de quitter le village nivernais où elle est réfugiée et d'aller ailleurs, par les chemins, pourquoi? Parce qu'on dit d'elle, en ce petit pays: "C'est une étrangère!"
C'est une distribution de prix dans une école communale, où les prix sont trop peu nombreux parce qu'on n'a pas assez d'argent, et où les livrets de caisse d'épargne manquent parce que personne n'en offre. Et on distribue des paroles et du vent à ces petits (ô Poil de Carotte!) qui attendent vainement de beaux livres, des images et des couronnes.
C'est la constatation de la pénurie de lecteurs que rencontre le Journal officiel, édition des communes affichée au mur des mairies. Seules les chèvres en font leur profit. "L'une d'elles n'en rate pas un numéro. Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant sur l'affiche, remue ses cornes et sa barbe, agite la tête de droite à gauche, comme une vieille dame qui lit, et rien ne nous autorise à croire qu'elle ne sait pas lire. Sa lecture finie, comme cette feuille officielle sent la colle fraiche, notre chèvre la mange. Après la nourriture de l'esprit, celle du corps. ainsi rien ne se perd dans la commune."
Et Jules Renard, admirable pince-sans-rire, regrette que cette chèvre, unique lectrice de l'Officiel et nourrie des séances de la chambre, ne vote pas.
Suite demain.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911)

mercredi 10 octobre 2012

Jules Renard et la politique

C'est seulement après la trentaine que l'on voit Jules Renard s'intéresser à la politique, et à la vie politique locale, d'une façon de plus en plus active.
Si sa mère était catholique, son père avait été républicain, franc-maçon et maire de Chitry. Les lettres de jeunesse de son fils indiquent que François Renard avait quelques relations avec certains hommes politiques de la Nièvre, députés ou sénateurs. Mais Jules Renard, à ce moment-là, ne pensait guère qu'à se servir de leur crédit pour trouver un emploi à Paris. Après son mariage, en 1988, il mène une vie toute d'homme de lettres et semble se soucier fort peu des questions politiques.
Mais deux circonstances vont l'amener à sortir de cette indifférence et à affirmer, d'une manière de plus en plus nette, ses convictions politiques et sociales: son installation à Chaumot, en 1896, et les rebondissements de l'affaire Dreyfus, en 1898 et 1899. Renard ne put supporter sans essayer d'agir cette misère et cette injustice. Le milieu de la Revue Blanche, qu'il fréquentait depuis longtemps, de même que les relations amicales nouées avec Lucien Descaves, ne pouvaient que renforcer, d'ailleurs, ses opinions dreyfusardes et ses convictions républicaines, antimilitaristes et anticléricales.
(Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard, PUF, 1965, p. 93)

mercredi 26 septembre 2012

Journal du 26 septembre 1902

Élargir ses yeux. Je vois Chaumot et Chitry. Cette année, je vois presque Marigny.  Il faut que, l'année prochaine, je voie Germenay. Si je comprenais tout entier - comme une photographie comprend les détails de la vue prise - ce coin du monde, je n'aurais pas perdu ma vie. 
Le soleil se couche, mais les arbres aussi, et le village. La route s'éteint, et les champs meurent dans une teinte grise. Quand le soleil ne se couche pas, la nature qui s'endort est plus émouvante
Si je deviens vieux, ma tristesse de chaque jour sera peut-être de me dire: "Peut-être que demain je ne verrai plus rien de tout cela?"
C'est l'eau qui, la dernière, ferme ses yeux pâles.
Le château ramène ses sapins autour de lui.
Le clocher se couche dans les vibrations de ses cloches.
L'arbre s'encapuchonne.
Des bœufs blancs se promènent comme s'ils cherchaient une place où dormir, bien enveloppés de leurs chemises blanches.
La rivière va se coucher plus loin.