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lundi 23 novembre 2015

Actualité renardienne

La revue littéraire Europe consacre son numéro1039-1040 de novembre-décembre à quatre écrivains:
Les frères Goncourt, Jules Renard et Rémy de Gourmont.
Voici le sommaire des pages consacrées à Jules Renard:


P.107 Stéphane Gougelmann..................L'écriture ou la vie.
P.119 Pierre Citi......................................Renard, les "Décadents" et la décadence.
P.129 Denis Pernot..................................Le roman en recension.
P.140 Claude Duvivier............................Le parasite des lettres ou le paradoxe de l'écrivain.
P.151 Jacques-Louis Perrin.....................L'animal épinglé.
P.164 Stéphane Gougelmann..................Jules Renard ou "la culture du moi en ordre dispersé".
P.176 L.-A. Charpentier-Poisson............Voilement et dévoilement du lyrisme.     
P.185 A. Perrin-Doucey et J.-L. Perrin...Le curieux destin d'un inclassable.

vendredi 2 octobre 2015

Actualité littéraire

Gourmont retrouvé
A l'occasion des cent ans de la disparition de Rémy de Gourmont, "Les Cahiers rouges" vont publier une anthologie de ses textes, puisée dans ses meilleurs ouvrages (Le livre des masques, Promenades littéraires...) Parution prévue le 30 septembre, sous le titre Le téléphone a-t-il autant que cela augmenté notre bonheur? Entre-temps, les éditions du Sandre auront publié le troisième volume de sa correspondance.
(Le Figaro littéraire, jeudi ? septembre 2015.)

lundi 4 juin 2012

À l'Académie Goncourt, qui succèdera à Jules Renard? 1/2

On pense déjà à donner un successeur à Jules Renard, à l'Académie Goncourt.  Comme il les connaissait bien ses chers confrères, le bon écrivain aux sourires pincés!  À peine a-t-on descendu son corps dans la fosse que, déjà, dix concurrents intriguent pour obtenir la "suite" du maître de Poil de Carotte et de Ragotte. Car il ne s'agit point, cette fois, d'une "chaise" quelconque à l'Académie Goncourt: il va falloir trouver un égal à J.K. Huysmans et à Jules Renard. On cherchera longtemps.
Il faut bien le dire: la mort de Jules Renard est une perte irréparable pour l'Académie Goncourt. On ne voit point, parmi les candidats proposés, quelqu'un qui puisse lui succéder dignement. Ce petit jeu des intrigues littéraires servira, au moins, à prouver l'exceptionnelle valeur de Jules Renard. Rien ne se perd, même dans le monde des idées...et des vanités.
Je ne sais rien d'amusant comme de considérer la variété de tous ces candidats. On parle à la fois de Mme Tinayre, qui écrit des romans solides et platoniques, de M. René de Boylesve, écrivain subtil et bon prosateur de France, de M. Pierre Mille, remarquable disciple de Maupassant et d'Anatole France, de M. Jean Ajalbert, conservateur de la Malmaison de M. Rémy de Gourmont, toute sagesse et toute science, sage égaré dans une époque de fous, de M. André Gide, à la dialectique louvoyante et perfide, de M. André Suarès, un des plus grands poètes de la prose française et qui sait l'art de penser harmonieusement.
Suite demain
(Louis Handler, Comoedia, 30 mai 1910).

vendredi 23 mars 2012

La vente de la Bibliothèque de Jules Renard 2/4

La plupart des grands libraires parisiens étaient là. M. Fernand Vandérem suivait les enchères avec intérêt. M. Tristan Bernard acheta quelques livres recherchés par lui sans doute depuis longtemps. Les gros prix furent réalisés par Tête d'or, de Paul Claudel (355), La Ville, du même auteur (500), Au pied du Sinaï, de Georges Clémenceau, sur vélin d'Arches, avec les lithographies de Toulouse-Lautrec sur Chine (430), L'Affaire Crainquebille, d'Anatole France, édition Pelletan sur Chine (1100), Le Latin mystique de Rémy de Gourmont, Vanier, 1892, sur japon pourpre (345), Ubu Roi, d'Alfred Jarry (340), L'Ecornifleur, de Jules Renard, Ollendorf, 1892, un des dix sur Hollande (1520), Chantecler , de Rostand (265), Mimes, de Marcel Schwob (300). Les Verlaine firent relativement peu, sauf Sagesse, 1881, qui monta à 420 francs. Salomé, d'Oscar Wilde, 1893, fut adjugé à 380 francs.
Suite demain.

dimanche 1 janvier 2012

Jules Renard vu par Rémy de Gourmont 2/2

On croyait Jules Renard bien portant, et il était très malade ; on le croyait riche, et il était pauvre ; on le croyait heureux, et il avait déjà voulu se suicider ; on le croyait philosophe, et il ne supportait pas l'apparence d'une critique ; on le croyait détaché des vanités politiques, et il soutenait âprement des guerres de clocher ; on le croyait parisien, et il était resté profondément paysan ; on le croyait naturaliste, et il aimait surtout Victor Hugo ; on le croyait sceptique, et il lisait Pascal ; on le croyait gai, enfin, et il était triste. Nous connaissons nos contemporains à peu près comme cela, ce qui ne nous empêche pas de les juger, de leur attribuer des intentions, de mesurer leur esprit, de pénétrer dans leur pensée, de qualifier leur âme.
Rémy de Gourmont Épilogues .Volume complémentaire, Mercure de France, 1913.

samedi 31 décembre 2011

Jules Renard vu par Rémy de Gourmont 1/2

          Un homme se lève de bon matin et s'en va par les chemins creux et par les sentiers ; il n'a peur ni de la rosée, ni des ronces, ni de la colère des branches qui font la haie. Il regarde, il écoute, il flaire, il chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hâte, mais anxieux pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut surprendre au gîte ; il la trouve, elle est là : alors, les ramilles écartées doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite et, sans l'avoir réveillée, refermant les rideaux, il rentre chez lui. Avant de s'endormir, il compte ses images : « Dociles elles renaissent au gré du souvenir. »

           M. Jules Renard s'est donné lui-même ce nom : le chasseur d'images. C'est un chasseur singulièrement heureux et privilégié, car, seul, entre tous ses confrères, il ne rapporte, bêtes et bestioles, que d'inédites proies. Il dédaigne tout le connu, ou l'ignore ; sa collection n'est que de pièces rares et même uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les déroberait vainement. Une personnalité aussi aiguë, aussi accusée, a quelque chose de déconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux, d'excessif. « Faites donc comme nous, puisez dans le trésor commun des vieilles métaphores accumulées; on va vite, c'est très commode. » Mais M. Jules Renard ne tient pas à aller vite. Quoique fort laborieux, il produit peu, et surtout peu à la fois, semblable à ces patients burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur géologique.

              Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous légua) à connaître sa famille spirituelle, à dénombrer ses ancêtres, à établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'adroite ordonnance des originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai voulu lui dessiner un beau feuillet de studbook, mais le singulier animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les arabesques, que des médaillons vides.

                 S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire (puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit être, pour l'auteur de l'Écornifleur, un juste motif de joie et une raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation posthume. Déjà, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et jusque dans les locations. Le « Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules tous les soirs » est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière, et cette galère ne lui sera pas volée.

            L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont la netteté, la précision, la verdeur ; ses tableaux de vie, parisienne ou champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées, mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus estompés et plus amples, sont des merveilles d'art ; ainsi Une Famille d'Arbres.

       « C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les rencontre.
Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.
        De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.
Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais s'écarter.
       Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à la chute en poussière.
       Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d'accord.
      Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce qu'il faut savoir :
      Je sais déjà regarder les nuages qui passent.
      Je sais aussi rester en place
      Et je sais presque me taire. »

Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie.
                            Rémy de Gourmont,  Le Livre des Masques, 1896, Mercure de France