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jeudi 3 octobre 2013

Le mariage des prêtres au temps de Jules Renard

L'encyclique du pape
sur le mariage des prêtres
Nous croyons devoir donner sous toutes réserves  le texte de l'encyclique de Léon XIII sur le mariage des prêtres tel que nous l'apportent les journaux sud-américains.
"Nous, Léon XIII, pape, par la grâce de Dieu, son vicaire sur la terre,
Nous nous adressons à vous, vénérables archevêques, évêques, prêtres et fidèles de l'Amérique latine, et vous faisons savoir qu'après avoir consulté les vénérables pères du concile nous décrétons :
1° Considérant que le célibat ecclésiastique n'est pas de droit divin, mais a été établi et prescrit par les sages conciles des premiers siècles de l’Église et par nos prédécesseurs au pontificat, pour apporter une plus grande pureté dans la célébration des saint mystères et aussi pour assurer plus de zèle et d'abnégation de la part des prêtres dans l’accomplissement des devoirs difficiles de leur ministère, - discipline exigée par les circonstances dans un temps où les vocations  pour le service de l’Église étaient innombrables;
2° Considérant qu'à l'époque présente et particulièrement en Amérique les vocations pour le sacerdoce deviennent chaque jour plus rares, ce qui fait qu'il existe de nombreuses paroisses acéphales au préjudice de la foi et du service religieux;
3° Considérant que la cause la plus puissante pour laquelle la jeunesse née et élevée dans l'atmosphère matérialiste du présent siècle s'éloigne du sacerdoce est le célibat ecclésiastique, qui, s'il entoure le prêtre de prestige et d'autorité, exige aussi, à la vérité, une vertu et un sacrifice héroïque pour lequel il faut une grâce très spéciales que Dieu n'accorde pas à tous.
En vertu de ces puissants motifs et après avoir consulté les pères du concile latino-américain, nous déclarons:
Que nous laissons la liberté aux prêtres de cette région, et seulement en raison de nécessités inéluctables parmi ces nations et ces peuples, de contracter mariage, en se soumettant en tout, sur cette matière, à la discipline générale imposée par l’Église aux fidèles.
Nous n'en conseillons pas moins, par les présentes, l'observation du célibat, comme constituant l'état le plus parfait, le plus saint et le plus digne du prêtre.
La faculté accordée entrera en vigueur le 1er janvier 1900.
Fait à Rome, le 10 juillet de l'an du seigneur 1898, vingtième de mon pontificat.
Léon XIII, pape."
(Le Journal, 6 janvier 1900)

lundi 2 septembre 2013

Journal du 2 septembre 1903

Le curé traite les gens de bestiaux, d'ânes, d’alcooliques dégénérés. En pleine messe, il pose à une petite fille une question de catéchisme. Troublée, elle ne répond pas. Elle ne fera pas sa première communion cette année.

mardi 27 août 2013

Journal du 27 août 1904

- Je n'ai jamais vu un homme plus laid, me dit Marinette.
Il me demande pardon de se présenter dans cet état.
- Je suis couvert de mouches, dit-il.
Comme deux ou trois volent autour de lui, je crois qu'il a une maladie qui les attire; à la fin, j'ai compris qu'il s'agit de vésicatoires. Il m'expose son cas, et tout à coup, baisse la tête avec une affreuse grimace. Va t-il se trouver mal?
Mais il a des douleurs, la moitié du visage paralysée, et il faut que ça passe. Quand c'est passé, il reprend la parole. Il parle correctement. On voit qu'il n'a pas toujours été comme il est.
Il me raconte une histoire de bureau de tabac.
Blessé en 70 à la jambe gauche. Dans une petite boîte en carton, il a l'éclat d'obus et les drains de caoutchouc qu'on lui a mis à sa blessure. Demeure à Saint-Martin. Vient quelquefois à Chitry, chez sa sœur Marie-Louise, ancienne servante de curé, naturellement, qui lui fait bien sentir sa férule.
Il avait une recette de buraliste. Il a dû donner sa démission, victime d'un banquier qui s'amusait avec une demoiselle des Postes, jolie fille. Les yeux du bonhomme clignent de gloutonnerie.

lundi 5 août 2013

Journal du 5 août 1899

Monsieur le curé est venu me voir. Je me suis dit: "Il ne va toujours pas me manger!" Maigre, vouté, minable. Un accent de terroir. On sent tout de suite l'ennemi borné. Il accorde qu'on puisse avoir des qualités sans aller à la messe, qu'on peut être entre Dieu et le diable, mais tout de suite:
- L'épreuve ramène à Dieu. On en est quitte pour prier pour les égarés. Rien n'empêche de les voir.
Il parle de sa conscience comme d'un rond de cuir où il serait solidement assis. Je voudrais lui tendre la main, mais j'y sens du plomb. Il vient me voir parce qu'un curé doit voir tout le monde, et il me fait l'éloge de ma mère: il tombe bien!
Un front étroit, comme martelé sur l'enclume de la foi.
Il trouve que les paysans ne travaillent pas.
- Ils n'en sont pas plus heureux, dis-je.
Sa soutane, luisante, ressemble un peu à une peau de serpent par endroits trop large.

mercredi 19 juin 2013

Journal du 19 juin 1901

Toujours prodigieusement rasé. Il préférait le grand curé Gouré, au petit curé Beauchef. Il disait des calembours à Gouré, qui ne s'en fâchait pas.
Il a un puits, un puits de crapaud, comme on dit, qui déborde au moindre orage et est tout de suite tari. 
Il dit de temps en temps:" C'est la vérité, ça!" indiquant qu'il ne répond pas du reste et qu'on ne le croit que si on veut.
Ses mains, des mottes de terre qui produisent des poils.
Il ne faut pas mettre trop tôt les bœufs au pré. Ils s'y nourrissent, mais, quand vient le moment qu'ils s'engraissent, il n'y a plus d'herbe. Pas beaucoup de foin, cette année. Il n'y aura pas de paille et il faudra faire trop tôt manger le foin aux bêtes.
Les gens sont aussi malheureux que les bêtes à cornes.
Les petits pois se couchent de soif au pied des rames.

dimanche 12 mai 2013

Journal du 12 mai 1904

Devant Marinette le curé passe, hautain, énorme, longs cheveux gris, cheveux de cheval, sous sa barrette. Soutane relevée à cause du ventre.  Le pauvre Paul, qui est avec lui, veut la saluer.  Il reste un peu en arrière, mais le curé aussi. Il lève la main jusqu'à son estomac. D'un regard terrible, la curé arrête la main.

jeudi 2 mai 2013

Journal du 2 mai 1908

Aujourd'hui, visité le presbytère. C'est bien la maison qu'il faut à un curé ou à un homme qui pense librement. Des fenêtres sur la rivière, une citerne. Le jardin embaume la giroflée. Remise, écurie, placards. Un toit presque vertical. Des coins pour charmilles. Mais le clocher pose presque son gros pied dessus.

vendredi 18 janvier 2013

La Bigote

"La Bigote" de M. Jules Renard à l'Odéon
Voici le thème de cette pièce: M. Lepic, maire d'une petite commune du Nivernais est un libre-penseur très fier d'être libre-penseur. Quant à sa femme elle est bigote.
Mlle Lepic est demandée en mariage par M. Paul Roland. Sa demande est agréée mais M. Lepic a le soin de lui expliquer que les bigotes sont haïssables, et que, lui, a fait particulièrement l'expérience des bigotes en vivant vingt et quelques années avec Mme Lepic.
Mlle Lepic, pour faire plaisir à son père, consent à se marier civilement, mais Mme Lepic s'adresse au curé de la paroisse qui intervient. 
La conclusion est que la vie dans le jeune ménage sera vraisemblablement celle qu'ont menée ses parents.
Tout se passe dans cette pièce en conversations ennuyeuses. M. Lepic, appelons-le M. Homais, n'a pas la verve de ce personnage de Flaubert bien que professant les mêmes opinions.
Mme Lepic peut être une de ces bigotes que les ecclésiastiques sont les premiers à fuir, mais il faut avouer que sa dévotion seule l'a peut-être aidée à supporter l'existence commune avec un raseur comme M. Lepic.
M. Renard ne l'a sans doute pas voulu mais en réalité le personnage du curé est le seul supportable.
(Paris-Centre (Nevers), 23 octobre 1909.)

vendredi 21 septembre 2012

Jules Renard, mangeur de curés. 3/3

Suite d'hier.
Le mandement des évêques ne m'a point surpris. Car la loi de séparation a été trop douce et trop modérée. Aussi, les curés reparaissent-ils plus forts que jamais et aujourd'hui l'audace des évêques va jusqu'à dicter la volonté de ces derniers à ceux que le pays a désignés pour instruire des enfants et développer leur intelligence.
Il implore que le gouvernement fasse sentir d'une façon plus ferme encore son désir de demeurer maître chez lui, il faut qu'il le fasse sans hésitation, sans crainte, sans souci de froisser les responsabilités. Dans les villages, la volonté du curé pèse lourdement au sein des familles, et elle devient chaque jour plus exigeante, plus terrible, car les curés s'en prennent à la partie la plus ignorante et la moins forte de la population, aux femmes et aux enfants.
M. Marcel Boulenger, dans un article paru dans le Gil Blas, semblait douter de cette malfaisante influence dans la société riche. Mais qu'il aille voir dans nos villages ce que le clergé a fait des intelligences et des consciences qu'il a voulu diriger.
Fin
(Interview de Jules Renard par Marcel Imer, 1909. Bibliothèque de Nevers, cote ms. 174/5)

jeudi 20 septembre 2012

Jules Renard, mangeur de curés. 2/3

Suite d'hier.
La femme ne doit pas avoir d'autre opinion que celle de son mari, mais les curés qui   auraient peut-être un beau rôle à jouer dans les villages, s'ils avaient conservé à leur mission son caractère purement évangélique, ont spéculé sur la sensibilité et l'ignorance féminines pour les rendre esclaves d'une dévotion superstitieuse qui n'a rien de commun avec la religion. 
Désormais, pour les bigotes le confessionnal  est comme le dernier salon où l'on cause à voix basse, et la porte du presbytère évoque dans leur esprit celle du paradis, qu'elles ne songent pas toujours à gagner.
Car les curés veulent autour d'eux le nombre et non la qualité; les personnalités leur importent peu. Ils veulent grouper devant leur soutane le plus d'individus possible et par n'importe quels moyens. Ils ont pour les paysans le plus profond mépris, et sont eux mêmes pour la plupart des ivrognes ou des débauchés. Je sais bien qu'il n'y a pas de saints parmi les curés, mais je voudrais bien que dans mon village l'évêque consentit à m'envoyer un curé qui fut simplement bon.
Suite demain.
Jules Renard.
(Interview de Jules Renard par Marcel Imer, 1909. Bibliothèque de Nevers, cote ms. 174/5)

mercredi 19 septembre 2012

Jules Renard, mangeur de curés. 1/3

Il y a deux autorités, nous dit Jules Renard, dont les forces sont opposées dans tous les villages: celle du maire et celle du curé. Le curé s'applique à détruire avec méthode l’œuvre du maire. Comme il existe naturellement plusieurs partis dans la population villageoise, le curé est l'allié du châtelain. Or, le château a une école où, à ses frais, sont élevés des enfants du village, et voici déjà l'influence de l’Église établie d'une façon à peu près directe sur l'éducation de ces enfants.
Dans cette école, le délégué cantonal n'a pas le droit d'interroger les élèves et de prendre connaissance de leur manuels scolaires. A peine a-t-il celui d’inspecter les locaux et de voir si les règles de l'hygiène sont observées. Dans le village dont je suis le maire, il y a même une école de petites filles où ce sont des femmes qui instruisent et qui sont plus ou moins laïcisées. (Ce serait bien difficile de rechercher et de découvrir si elles le sont véritablement). Leur méthode d'instruction est fort simple: le catéchisme, des cantiques et l'histoire sainte. 
Quand par hasard l'inspecteur d'académie franchit le seuil de cet établissement, on a vite fait de cacher les livres et de déchirer les devoirs dont on ne tient pas à divulguer les sujets. Et c'est ainsi qu'on inculque aux enfants des notions étranges et des idées saugrenues, qu'on dénature le rôle et la personne de Jeanne d'Arc au point de les rendre contraires à toute possibilité historique, et que lorsqu'un jour on leur enseignera l'histoire de la terre au point de vue géologique, une stupeur envahira leur jeune cerveau, qui gardait de la création terrestre l'idée qu'il avait puisée dans l'étude du catéchisme.
Et dans le village se formeront et s'élèveront ainsi deux jeunesses qui un jour se rencontreront dans la vie.
Suite demain.
Jules Renard.
(Interview de Jules Renard par Marcel Imer, 1909. Bibliothèque de Nevers, cote ms. 174/5)

jeudi 24 mai 2012

Chitry-les-Mines et son curé

Ce post fait suite à celui du 19 mai. Quatre ans plus tard, François Renard (père de J.R.) revient avec force détail sur cette querelle de village dans un tract éléctoral:
...Il y a quatre ans, le conseil actuel a jugé qu'il était nécessaire de refuser une subvention à M. le curé. A-t-il eu raison? Nous estimons que oui: car il n'est vraiment pas besoin d'un examen bien attentif pour voir que M. le curé est, sous tous les rapports, le plus fortuné des hommes de Chitry, puisqu'il possède cheval et voiture, chien de luxe, etc., etc. Pourquoi la commune lui donnerait-elle de l'argent lorsqu'il y a tant de malheureux qui ont si grand besoin de secours? On prétend que M. le curé dépense pour se parfumer de quoi nourrir un modeste ménage; on dit aussi que ce grand électeur préfère de beaucoup la politique à l'eau bénite.
A un moment donné, on a jugé à propos d'ajouter à la toute petite et modeste église un clocher monumental, qui a coûté une somme considérable, dix-neuf mille francs environ. Cela ne prouve-t-il pas que l'orgueil et la vanité passent souvent avant l'humanité, car enfin, en admettent que le clocher était un peu, mais un tout petit peu utile (ce qui serait difficile à prouver), on pouvait bien en construire un qui aurait coûté six fois moins; et avec la différence on aurait pu faire une foule de choses très nécessaires, notamment le lavoir dont nous avons déjà parler...
(Tract électoral, 22 avril 1896, ancienne collection de Mme Capponi, nièce de Jules Renard).

samedi 19 mai 2012

Chitry-les-Mines

Lettre de François Renard (père de J.R.), maire de Chitry, au sous-préfet de Clamecy
(Le Conseil municipal vient de supprimer l'allocation de 200 fr. versée au curé de Chitry) 
2 juillet 1892
D'abord la commune de Chitry est aussi pauvre que possible, de plus M. le curé dessert actuellement la commune de Pazy en même temps que celle de Chitry, ce qui lui procure des ressources plus que suffisantes. 
À la suite  de cette décision du conseil municipal, M. le curé m'a fait écrire par l'évêque; il a fait aussi colporter dans la commune une pétition ayant pour but d'inviter le Conseil à rétablir au budget de la commune la subvention supprimée; j'ajouterai même que le porteur de cette pétition menaçait ceux qui hésitaient à la signer. Le Conseil municipal n'a tenu aucun compte de la pétition qui d'ailleurs n'est pas l'expression de la vérité. 
Sur ces entrefaites, Madame la Comtesse de Nadaillac, qui depuis de longues années faisait distribuer du pain chaque semaine aux veuves pauvres de la commune, a supprimé radicalement cette distribution. J'estime, sans crainte de me tromper, que cette mesure a été inspirée à Madame de Nadaillac par M. le Curé.
(Source: Archives départementales de la Nièvre.)

samedi 7 avril 2012

Paysannes, suite

Seule, d'ailleurs, la paysanne qui abomine l'honorable président du Conseil, s'occupe de politique au village et tourmente son mari.
De pauvres ménages, habitués à une misère commune, n'ont de scènes que la veille des élections.
"Tu vas voter pour un homme sans Dieu, toi, hébété!"
Le mari cède ou fait semblant de céder et cache, la nuit, sous l'oreiller, son bulletin de vote que sa femme déchirerait.
Le dimanche, à la messe, tandis que que M. le curé tonne, la paysanne prie, baise avec ferveur son chapelet, et quoique l'orage l'affole, elle demande au ciel une chute de foudre sur nos têtes.
(Jules Renard, L’Humanité, 28 mai 1904, texte repris dans les Bucoliques).

mercredi 14 mars 2012

Jules Renard par lui-même 6/6

Des jeunes de talent. – C’en est plein. Et ils vont avec une vitesse ! Je ne peux même plus vous citer Marcel Boulanger, c’est déjà un maître. M. Gaston Deschamps lui a fait trois ou quatre articles. Autrefois on pouvait arriver sans un article de M. Deschamps. Aujourd’hui, c’est impossible, et je trouve qu’on est injuste pour nos critiques. On ne les évite plus. Mais j’aime surtout les jeunes, tout-à-fait jeunes, qui m’écrivent une belle dédicace sur leur première plaquette, et qui viennent causer avec moi, enivrés de littérature, les jeunes qui découvrent Flaubert, et veulent fonder une revue !  S’ils sont de mon pays, comme Henri Bachelier (sic), l’auteur des horizons et coins du Morvan, nous passons des heures charmantes.
Votre mot sur Claude Tillier me rappelle  que je le connais, moi aussi, d’hier à peine. C’est un compatriote. C’est à Clamecy, mon chef-lieu de canton, qu’on va lui élever une statue. Ce Claude Tillier était un homme. Nous en sommes très fiers. Ça va coûter plus de huit mille francs ! Un électeur me disait l’autre jour : «  je ne comprends pas qu’on mette tout cet argent à des pierres. » Que répondre ? Me voilà inquiet pour mon buste.
… Je passe toute la saison ici, dans une vieille maison de curé, que j’ai baptisée la Gloriette, et qui est à deux pas de ma commune. J’ai une jolie vue sur la vallée de l’Yonne jusqu’au Morvan, et sur un château  qui se défie de moi comme d’une bombe. Un petit tour le matin à la mairie, de la lecture ; peu de travail ; beaucoup de rêvasserie. Vie de famille. Du Poil de Carotte retourné : c’est la logique. D’ailleurs, plus je vais, moins je comprends la vie, mais plus elle m’amuse. Je perds toute ambition littéraire. Mais je garde les nerfs et la sensiblerie de l’homme de lettres écorché : une attitude de paysan me bouleverse comme une critique. Le curé, le noble, et un tiers de mes administrés me détestent. (mes enfants ne sont pas baptisés !).  Je crois que le reste – le meilleur, naturellement – me regarde d’un bon œil. Mais que de piqûres ! Hier j’envoie demander des nouvelles d’un blessé ! On met presque mon délégué à la porte, en l’accusant d’espionnage ! Un instant je suis furieux, et puis je me dis : « Tout ça est très bien ». Car tout est très bien, c’est l’homme de  lettres qui finit par n’être qu’un pauvre bougre…
L’œuvre en train ? Aucune. Aujourd’hui on fait du théâtre pour être de l’Académie ou pour s’acheter une automobile. Et, à distance, l’Académie me fait l’effet d’un boui-boui. Alors, regardons. Par exemple, j’aurai bien regardé !
Au revoir, cher ami.
Jules Renard
(Fin de l'interview de Louis Vauxcelles,  Le Matin, 28 août 1904)

vendredi 9 mars 2012

Jules Renard par lui-même 1/6

Nous allons reproduire sur plusieurs jours une interview épistolaire peu connue de Jules Renard, publiée dans le quotidien Le Matin du 28 août 1904.
Jules Renard d’hiver et Jules Renard d’été, jolie formule pour désigner celui chez qui un autre  voyait  « le côté de Chitry et le côté de Guitry », le paysan et le parisien.
Loin de l’interviewer, il s’épanche  avec ironie, toujours, mais  sans méchanceté, sans amertume. Son esprit vagabonde sur l’école, sur Dreyfus, les politiques et les poètes, sur Renan, le mercantilisme littéraire, les femmes-écrivains, l’Académie et la vie qui s’écoule paisiblement face à la vallée de l’Yonne et les collines du Morvan. Étrange sérénité alors que depuis plus d’un an, face à cette vallée et au pied de ces mêmes collines, il se livre à ce que Léon Guichard a appelé « La guerre au village », violente polémique, par journaux locaux interposés, avec ses détracteurs politiques. Toujours, Jules Renard nous surprendra.
(Voir : Association les amis de Jules Renard, volume 10, année 2009, « Jules Renard, l’apôtre de Chitry ».)
T.J.

AU PAYS DES LETTRES
M. JULES RENARD
LES DEUX JULES RENARD – GENS DE LETTRES, FAITES DE LA POLITIQUE – LE RENANISME DE RENAN - RACHILDE ET Mme de NOAILLES – DE L’UTILITE DE LA CRITIQUE LITTERAIRE – « POIL DE CAROTTE », MAIRE DE SON VILLAGE – L’ACADEMIE FRANCAISE EST UN BOUI-BOUI.

Il y a deux Jules Renard, le Jules Renard d’hiver et le Jules Renard d’été.
Le Jules Renard d’hiver est vêtu d’une douillette robe de chambre et tient à la main un porte-plume. Il est situé au deuxième étage d’une maison bourgeoise, rue du Rocher, à Paris, dans un cabinet de travail sobre de fanfreluches, et où je vois, entre autres, un subtil portrait dû au poète Henry Bataille. Quand un ami vient, le matin, vers dix heures, le maître de céans pose son porte-plume ; son visage sérieux et placide, ses yeux aigus d’analyste s’éclairent d’un sourire accueillant ; il parle littérature, journaux, théâtre, d’une voix posée, sans effets, sans phrases. Point d’énervements, un équilibre parfait. Et ses propos sont judicieux ; l’ami part, lesté d’un bon conseil…
C’est là, dans ce cabinet paisible, près de sa femme et de ses beaux enfants, que Jules Renard, avec une sûre et sagace lenteur, a écrit ses Sourires pincés, et le Vigneron dans sa vigne, et l’Écornifleur, et Monsieur Vernet, et les Histoires naturelles.
Réaliste probe et concis, il décrit l’âme des bêtes, et l’âme, moins souple, des gens. Il voit net et ne déforme pas. Il peint avec l’art méticuleux du miniaturiste. Son « écriture », nullement gênée par le goncourtisme, est d’une pureté classique et s’apparente aux meilleures pages de La Bruyère.
C’est là qu’il a conçu Pain de ménage et Plaisir de rompre, chefs-d’œuvre de railleuse sensibilité ; c’est là qu’est né Poil de Carotte, gosse amer, douloureux ironiste de quinze ans.
Le Jules Renard d’été est un homme d’action et un politique. Il est maire de son « patelin », Chitry-les-Mines, par Corbigny (Nièvre). Il tient le curé par un bouton de sa soutane et lui prouve qu’il a tort. Il s’arrête dans un champ et enseigne la République au cultivateur. Il lutte contre le presbytère et le château. Sa parole est simple et chaleureuse.
Cela ne l’empêche pas de jeter des escargots à ses poules, de sourire de son coq vernissé, de rêver, silencieux, parmi les familles d’arbres, escorté de Pointu, son chien, de jouir des tons fins du ciel et de l’eau, et peut-être bien de pêcher à la ligne…
Jules Renard m’a envoyé les notes suivantes, avec l’autorisation de les arranger. Je préfère vous les soumettre telles quelles, nature, de peur de les déranger. Vous goûterez mieux ainsi l’accent de sincérité de cette confession :
Louis Vauxcelles (Le Matin du 28 août 1904).
Suite demain.