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mardi 15 mars 2016

Journal du 15 mars 1898

Le Pain de ménage. Au Figaro. Veber, ce soir:
- Eh bien, Renard, avez-vous digéré votre succès?
- Et vous? lui dis-je.
Hervieu préfère le Plaisir de rompre. Çà a été un succès aussi délicieux à la répétition générale, moins l'étonnement. Dès les premières phrases, je suis tranquille. Je ne suis plus auteur, et je me laisse charmer, et j'applaudis comme le public, qui accompagne la pièce comme s'il l'avait écrite. Brandès et Guitry me disent: 
- Nous avons dû  les calmer d'autorité; sans quoi, nous n'aurions pas pu dire une phrase.
Trois ou quatre rappels à le fin, et mon nom tombant comme une mare à grenouilles charmantes.
Me voilà bien! Sans ce nouveau succès, j'aurais peut-être fait cinq actes passables. Maintenant, tout m'est interdit, excepté le merveilleux.
Le soir, je rejoins Guitry qui dîne avec Noblet chez Joseph, restaurateur de la rue Marivaux. Ce Joseph découpe un canard comme s'il jouait du violon, et nous sert une fine, si chère qu'il ne peut pas la vendre et préfère l'offrir à ses amis.
Tout de même je n'ai même pas osé embrasser Brandès.

lundi 6 juillet 2015

Journal du 6 juillet 1894

- Dieu que j'ai chaud.
- Et moi, donc!
- Mais vous me parlez toujours de vous! vous, qu'est-ce que ça me fait?

samedi 18 février 2012

Jules Renard vu par Pierre Veber 2/2

Jules Renard
Un gros champignon poussa ce matin au fond de la plaine, sur le bord du ruisseau que jalonnent les goupillons des saules.
C'est un pêcheur à la ligne. Coiffé d'une ombrelle de paille, il s'est assis, dès l'aube, dos tourné à la plaine, et, penché sur l'eau où flageolent les reflets des hêtres, attentivement, il pêche ces reflets.
Vers patron-minette, sont arrivés des moissonneurs pour couper l'herbe sous les pieds des épis. Après eux, des vaches, égrenant le choc clair de leurs clarines,traînent à la remorque leurs pâtres. 
Midi; des troupes défilèrent. Puis des sages, marchant à pas comptés, ont, avec leurs cannes, tracé des figures dans le sable de la route.
Peu avant l'Angélus, le soleil a lancé jusqu'au bout de l'horizon l'ombre unique des couples. Et tant d'autres chantant sa complainte chacunière.
À regret, la nuit. Le pêcheur ne bouge pas, épie toujours les faucheux qui patinent sur l'eau. Il ne prend rien et ne se lasse pas de ne rien prendre. Soit, cet homme est un sot, il importe que je lui fasse remarquer: "Champignon insolite, champignon mesquin, vous avez perdu votre journée: tandis que vous tachiez à saisir quelques goujons, vous renonciez au diorama de cette plaine, à la pantomime du Passant en 36 tableaux: couples, pâtres, troupes et sages paisibles. Pauvre sot, que ne vous retourniez-vous?"
L'homme ne daigne point relever le tête:
"Tout cela dit-il, et bien des choses qui vous ont échappé, je le guettai dans ce miroir où, solitaire, je pêche des reflets.
Mais chut! Ça mord...Voici la lune qui rôde autour de l'hameçon.
Pierre Veber (Mercure de France, février 1894).

samedi 21 janvier 2012

Jules Renard vu par Pierre Veber 1/2

Suite de l'article de l'humoriste Pierre Veber paru dans Gil Blas du 11 mars 1895:
"L'auteur de Poil de Carotte et de L’Écornifleur est grand, solide, roux, flegmatique, concis; un front inquiétant et comme enceint; des yeux qui vrillent. Il créa vraiment un "sourire nouveau"; le sourire pincé, mais pincé jusqu'au sang. Il saisit les petits gestes qui révèlent les grosses canailleries, et les pauvres attitudes des vices féroces; il guette les moindres grimaces du snobisme, avec l'âpreté d'un observateur susceptible qui prendrait pour autant de reproches  directs les manifestations des travers d'autrui. C'est ainsi qu'il veut qu'on le dise "le bon écrivain" par excellence.
Sa vie n'offre pas grand intérêt; il s'est toujours garder d'accomplir des actes qui tombent sous le coup des lois, tels que l'attaque  à main armée, le vol avec effraction et l'attentat à la pudeur. Il est tout entier dans ses livres et n'a vécu que la vie de ses imaginations. Il tire remarquablement de l'épée; mais c'est mesure préventive aussi bien contre l'obésité que contre la malveillance.
Bref, dans les lettres, dans la vie et sur la planche, Jules Renard a une excellente position." Citons  encore de lui les Coquecigrues la Lanterne sourde, Le Coureur de filles (Flammarion, et Ollendorf, éditeurs).
Demain dimanche 22 janvier, suite et fin de l'épisode X...roman impromptu avec ce qu'en dit Tristan Bernard.