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mardi 20 novembre 2012

Jules Renard envoie ses témoins

Je dois à Mme M. Renard, belle-fille de l'écrivain, la communication du procès-verbal suivant:
"M. Jules Renard, s'étant cru visé personnellement par un mot détaché dans un article de M. Franc-Nohain, a prié MM. Marcel Boulenger et André Picard de se mettre en rapport avec les témoins de M. Franc-Nohain: Celui-ci a désigné, pour le représenter, MM. Abel Hermant et Marcel l'Heureux.
Les témoins de M. Jules Renard ayant acquis, par leur entretien avec les témoins de M. Franc-Nohain, l'assurance que l'interprétation donnée par M. Jules Renard au mot en question n'était nullement fondée, les quatre témoins ont reconnu que cette affaire ne comportait pas d'autre suite."
Fait en double à Paris, le 2 novembre 1909.
(Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard, p. 296.)
Léon Guichard suggère deux articles pouvant avoir chatouillé la susceptibilité de Jules Renard. Le second est le bon. Il s'agit d'un article sur la Bigote publié dans La Vie Parisienne du 30 octobre 1909, comme le raconte Franc-Nohain dans une interview accordée à Frédéric Lefevre dans les Nouvelles littéraires du 10 janvier 1925.
A suivre demain.

mardi 13 novembre 2012

Jules Renard vu par Ernest La Jeunesse

Un oeil qui bouge à peine, qui ne se précipite pas sur les êtres et les objets, mais qui les attire à lui, lentement, et qui, comme l’œil d'un aveugle d'hier, nie la distance et le relief et fait des choses  ce qu'il veut, un oeil glacé, pénible, à peine ouvert et pas assez ouvert: oeil de crapaud, oeil de vautour. 
Des oreilles qui se dressent, pointues, et qui s'écartent des oreilles insidieuses, pointilleuses comme une balance de précision, qui ne négligent pas les lapsus et les intentions: oreilles de tyran que Denys oublia dans son mur et que La Fontaine cacha dans les oreilles de lièvre.
Quelque chose de glacé et de morne, une bouche qui abrite ses coins sous des poils qui remuent comme des moustaches de cochon d'Inde ou de sauterelle et, tout à coup, une ombre qui court sur les joues et s'y joue comme du soleil sur une feuille de vigne: c'est de la poésie qui vient;  une ligne qui se brise sur le front comme une ligne dans l'eau, c'est une pensée qui marche; un geste, et c'est du style; une paupière qui se ferme, et c'est de la bonté.
(Ernest La Jeunesse, cité par Léon Guichard, Jules Renard, La Bibliothèque idéale, Gallimard, 1961.)

lundi 5 novembre 2012

Jules Renard vu par...

Maurice Rostand: son dur visage, taillé à coups de serpe, avait quelque chose d'un peu terrifiant.
Lui-même: Je suis carrément laid, parait-il... Il est certain que je marche sûrement vers une irrémédiable laideur.
Régis Gignoux: Le grand front convexe.
Henri Bataille: La tête en forme de haricot, et le double menton des oies vexées.
Léon-Paul Fargue: Son œil de rouge-gorge, son oreille de chasseur, et son nez de poil à gratter.
Marcel Boulenger: Mais son oeil rond et noir vous eût en même temps percé comme une balle de fusil.
Rachilde: Ce grand et robuste garçon, haut en couleur, avait des yeux en trous d'épingle dans un abat-jour; on devinait qu'un lampe brûlait derrière!
Lucien Descaves: ... Froid, boutonné, l’œil aigu, la barbe rissolée.
Edmond de Goncourt: ... Un garçon encore jeune, mais froid, sérieux, flegmatique, n'ayant pas aux bêtises qui se disent le rire de la jeunesse.
Camille Mauclair: Jules Renard... ne parlait guère, mais était toujours aux écoutes, pointilleux, susceptible, attentif et méfiant comme un lapin roux, dont il avait le continuel frémissement de bouche et d'oreille.
(In Léon Guichard, Renard, La Bibliothèque idéale, Gallimard, 1961, P. 9 et 10.)

mercredi 10 octobre 2012

Jules Renard et la politique

C'est seulement après la trentaine que l'on voit Jules Renard s'intéresser à la politique, et à la vie politique locale, d'une façon de plus en plus active.
Si sa mère était catholique, son père avait été républicain, franc-maçon et maire de Chitry. Les lettres de jeunesse de son fils indiquent que François Renard avait quelques relations avec certains hommes politiques de la Nièvre, députés ou sénateurs. Mais Jules Renard, à ce moment-là, ne pensait guère qu'à se servir de leur crédit pour trouver un emploi à Paris. Après son mariage, en 1988, il mène une vie toute d'homme de lettres et semble se soucier fort peu des questions politiques.
Mais deux circonstances vont l'amener à sortir de cette indifférence et à affirmer, d'une manière de plus en plus nette, ses convictions politiques et sociales: son installation à Chaumot, en 1896, et les rebondissements de l'affaire Dreyfus, en 1898 et 1899. Renard ne put supporter sans essayer d'agir cette misère et cette injustice. Le milieu de la Revue Blanche, qu'il fréquentait depuis longtemps, de même que les relations amicales nouées avec Lucien Descaves, ne pouvaient que renforcer, d'ailleurs, ses opinions dreyfusardes et ses convictions républicaines, antimilitaristes et anticléricales.
(Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard, PUF, 1965, p. 93)

dimanche 2 septembre 2012

Les deux côtés de Jules Renard

Ce village, avec sa quarantaine de maisons, son auberge, sa petite église, et, s'étendant de l'autre côté de la route, le parc et le château que Renard voulut ignorer, c'est le cœur de l’œuvre de Renard, et ce qui en fait la solidité.
Il y eut deux "côtés" dans Jules Renard: le côté de Chitry, le côté de chez Guitry - le côté paysan, le côté parisien. Mais jamais le second n'effaça le premier, essentiel. Et Renard devint l'ami de Guitry sans perdre la saveur de l'homme de Chitry.
(Léon Guichard, Jules Renard, La bibliothèque idéale, Gallimard, p. 79)

samedi 1 septembre 2012

Jules Renard, Mohican ou Huron ?

... Plus tard, Renard connaitra de belles dames, Sarah Bernhardt, Mme Rostand, Mme Muhlfeld, Mme Marcel Boulanger, mais en face d'elles, il tiendra à rester le Mohican, ou le Huron, ou le paysan de Chitry, simple et narquois. Mme Muhlfeld raconte, en un livre de souvenirs, qu'elle fut invitée un soir à dîner avec son mari et les Rostand, dans le petit appartement de la rue du Rocher :
"Au moment de passer à table, la porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants et un jeune garçon de douze à quatorze ans, vêtu d'une serpillère bleue, faisant fonction de valet de chambre, nous dit simplement: - C'est cuit. Cela nous enchanta et nous vîmes dans cette interprétation de l'habituelle "Madame est servie" une manière bien à lui de nous éclabousser de sa simplicité.
(Léon Guichard, Jules Renard, La Bibliothèque idéale, Gallimard, p. 62)

mardi 3 juillet 2012

Jules Renard vu par le docteur Tixier

Extrait d'une lettre du docteur L. Tixier, de Nevers
adressée à Léon Guichard:
"... J'ai la chance d'avoir parmi mes maîtres et amis un de ses camarades du Lycée de Nevers, un des rares Nivernais qu'il aimait bien. C'est le professeur Jules Renault - ancien médecin des hôpitaux de Paris - membre de l'Académie de Médecine. Il a actuellement 90 ans, mais si sa vue l'a lâché son cerveau et sa mémoire sont intacts et j'ai bien souvent parlé avec lui de son génial condisciple.
Il m'a appris sur Jules Renard des tas de petits tuyaux intéressants. Par exemple que Mme Jules Renard (sa mère) n'était pas du tout Mme Lepic. Il a déjeuné bien souvent avec elle, et si elle morigénait un peu son fils Jules...qui ne travaillait pas tellement bien, étant donné ses moyens, il n'a jamais remarqué chez elle une animosité spéciale.
 Il m'a appris aussi que le Pain de ménage avait été composé à la suite d'un week-end à la campagne où étaient réunis les deux ménages Rostand et Renard, et il faut voir en scène: Rosemonde G. (Rostand) et J.R... - du reste, Mme Rostand était pour J.R. la Parisienne idéale, dont il parle à chaque instant, à mots voilés, dans son Journal."
(Lettre à Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard).

mercredi 27 juin 2012

Léon Guichard écrit à Maurice Toesca

Documents inédits.
12 quai Mourrier 38000 Grenoble                                9 mars 1977
Monsieur, 
Vous avez publié récemment un Jules Renard. Si vous aviez l'obligeance de m'en faire adresser un exemplaire je serais heureux d'en rendre compte soit dans la Revue d'histoire littéraire de la France, soit plus probablement dans Studi Francesi.
Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus choisis.
Signé: Léon Guichard, responsable de l'édition des oeuvres de Jules Renard  dans la collection de la Pléiade.
* * * * * 
Le Prieuré 73610 Lépin le lac                                      21 avril 1977
Cher Monsieur,
Séjournant en Savoie depuis la fin de mars j'y attendais ce Jules Renard que vous m'aviez aimablement annoncé. Faisant hier un saut à Grenoble, j'y ai trouvé le mot d'un obligeant voisin qui le conservait pour moi. Le préposé aux paquets postaux, au lieu de le faire suivre à mon adresse de campagne et ne pouvant le faire entrer dans ma boite aux lettres, l'avait simplement déposé par terre. Mon voisin l'avait recueilli et je viens tout de suite vous remercier.
Je suis impatient de revivre la vie de Renard avec vous.
Je pars pour un colloque en Toscane, mais je l'emporte. Et ce sera mon seul livre avec moi, et je vous remercie de cette compagnie.
Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus vifs.
Signé: Léon Guichard
(Fonds Maurice Toesca, Imec)

jeudi 21 juin 2012

"L’œuvre et l'âme de Jules Renard" (Léon Guichard) rééditée


Bonne nouvelle pour tous les renardiens, actuels et futurs. Les Éditions Honoré Champion  annoncent la parution de: 
L’Œuvre et l'âme de Jules Renard 
L'Interprétation graphique, cinématographique et musicale des œuvres de Jules Renard
Réimpression de l'édition de Paris, 1935-1936


Prix EUR TTC: 125.00



SLATKINE
LIEU D'EDITION: GENEVE
PARUTION: 12.06.12

COLLECTION:  
FORMAT: 15X22

838 pages  
BROCHÉS
2 volume(s)

N° SERIE:
ISBN:
EAN:

9782051024341
9782051024341

dimanche 10 juin 2012

Jules Renard vu par le docteur Renault

Extrait d'une lettre où le docteur Renault
répond au docteur Tixier, et proteste contre le "paysan parvenu" qu'aurait été Renard, selon Rachilde.
"Renard n'avait rien d'un paysan, ni rien d'un parvenu... C'était un grand anxieux, toujours malheureux, difficile pour lui-même, très indulgent pour ses amis... Un de nos amis communs me disait que Renard n'avait pas compris sa mère très probablement parce qu'il lui ressemblait trop. 
Une de ses dernières lettres, où il reconnait lui-même son erreur d'appréciation, confirme à mes yeux cette opinion d'un condisciple de la pension Rigal, un peu plus jeune que nous.
Vous me dites que Vallette le considérait comme un richard-radin: il n'était ni l'un ni l'autre."
(Extrait publié par Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard)

jeudi 29 mars 2012

Témoignage de la nièce de Jules Renard

Mon grand-père était entrepreneur de travaux du chemin de fer  et c'est lui qui a construit, avec son frère, avant la guerre de 70, le fameux tunnel de Tavannes dont il a été tant parlé au sujet de la bataille de Verdun. Je savais que mon grand-père était Franc-Maçon, mais je suis bien étonnée qu'il l'ait été aussi jeune (26 ans), car à 30 ans il s'est marié à l'église, ce qui est, il me semble, incompatible. Mon grand père était, quoique d'origine paysanne, un homme très bien, intelligent et distingué, pas du tout un sectaire, et quand on le présente dans la Bigote comme un homme veule, cela donne vraiment envie de rire. il faut, du reste, que Jules Renard n'ait jamais su ce  qu'était une bigote puisqu'il affuble sa mère de ce défaut. Il avait tout simplement envie de faire une pièce contre les curés, laquelle pièce n'a eu d'ailleurs aucun succès, et il faut bien avouer qu'elle ne le méritait pas.
Je puis vous dire aussi que certaines lettres adressées à ma mère (la sœur de Jules Renard) resteront à jamais inédites; elles étaient tellement désagréables que ma mère les a détruites et cependant, à part sa femme et ses enfants, c'est bien une des rares personnes pour laquelle mon oncle avait quelque affection.
Nantes, le 17 avril 957.
(Extrait d'une lettre de Mme Capponi, nièce de Jules Renard à Léon Guichard, in Dans la vigne de Jules Renard, p. 285)

vendredi 9 mars 2012

Jules Renard par lui-même 1/6

Nous allons reproduire sur plusieurs jours une interview épistolaire peu connue de Jules Renard, publiée dans le quotidien Le Matin du 28 août 1904.
Jules Renard d’hiver et Jules Renard d’été, jolie formule pour désigner celui chez qui un autre  voyait  « le côté de Chitry et le côté de Guitry », le paysan et le parisien.
Loin de l’interviewer, il s’épanche  avec ironie, toujours, mais  sans méchanceté, sans amertume. Son esprit vagabonde sur l’école, sur Dreyfus, les politiques et les poètes, sur Renan, le mercantilisme littéraire, les femmes-écrivains, l’Académie et la vie qui s’écoule paisiblement face à la vallée de l’Yonne et les collines du Morvan. Étrange sérénité alors que depuis plus d’un an, face à cette vallée et au pied de ces mêmes collines, il se livre à ce que Léon Guichard a appelé « La guerre au village », violente polémique, par journaux locaux interposés, avec ses détracteurs politiques. Toujours, Jules Renard nous surprendra.
(Voir : Association les amis de Jules Renard, volume 10, année 2009, « Jules Renard, l’apôtre de Chitry ».)
T.J.

AU PAYS DES LETTRES
M. JULES RENARD
LES DEUX JULES RENARD – GENS DE LETTRES, FAITES DE LA POLITIQUE – LE RENANISME DE RENAN - RACHILDE ET Mme de NOAILLES – DE L’UTILITE DE LA CRITIQUE LITTERAIRE – « POIL DE CAROTTE », MAIRE DE SON VILLAGE – L’ACADEMIE FRANCAISE EST UN BOUI-BOUI.

Il y a deux Jules Renard, le Jules Renard d’hiver et le Jules Renard d’été.
Le Jules Renard d’hiver est vêtu d’une douillette robe de chambre et tient à la main un porte-plume. Il est situé au deuxième étage d’une maison bourgeoise, rue du Rocher, à Paris, dans un cabinet de travail sobre de fanfreluches, et où je vois, entre autres, un subtil portrait dû au poète Henry Bataille. Quand un ami vient, le matin, vers dix heures, le maître de céans pose son porte-plume ; son visage sérieux et placide, ses yeux aigus d’analyste s’éclairent d’un sourire accueillant ; il parle littérature, journaux, théâtre, d’une voix posée, sans effets, sans phrases. Point d’énervements, un équilibre parfait. Et ses propos sont judicieux ; l’ami part, lesté d’un bon conseil…
C’est là, dans ce cabinet paisible, près de sa femme et de ses beaux enfants, que Jules Renard, avec une sûre et sagace lenteur, a écrit ses Sourires pincés, et le Vigneron dans sa vigne, et l’Écornifleur, et Monsieur Vernet, et les Histoires naturelles.
Réaliste probe et concis, il décrit l’âme des bêtes, et l’âme, moins souple, des gens. Il voit net et ne déforme pas. Il peint avec l’art méticuleux du miniaturiste. Son « écriture », nullement gênée par le goncourtisme, est d’une pureté classique et s’apparente aux meilleures pages de La Bruyère.
C’est là qu’il a conçu Pain de ménage et Plaisir de rompre, chefs-d’œuvre de railleuse sensibilité ; c’est là qu’est né Poil de Carotte, gosse amer, douloureux ironiste de quinze ans.
Le Jules Renard d’été est un homme d’action et un politique. Il est maire de son « patelin », Chitry-les-Mines, par Corbigny (Nièvre). Il tient le curé par un bouton de sa soutane et lui prouve qu’il a tort. Il s’arrête dans un champ et enseigne la République au cultivateur. Il lutte contre le presbytère et le château. Sa parole est simple et chaleureuse.
Cela ne l’empêche pas de jeter des escargots à ses poules, de sourire de son coq vernissé, de rêver, silencieux, parmi les familles d’arbres, escorté de Pointu, son chien, de jouir des tons fins du ciel et de l’eau, et peut-être bien de pêcher à la ligne…
Jules Renard m’a envoyé les notes suivantes, avec l’autorisation de les arranger. Je préfère vous les soumettre telles quelles, nature, de peur de les déranger. Vous goûterez mieux ainsi l’accent de sincérité de cette confession :
Louis Vauxcelles (Le Matin du 28 août 1904).
Suite demain.