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vendredi 24 juin 2016

Journal du 24 juin 1907

Ragotte demande:
- Lave-t-on aujourd'hui, madame?
- Mais oui! c'est lundi.
- Oh! je ne dis pas ça pour moi. Moi, ça m'est égal, mais c'est la Saint-Jean.
- Ah! Eh bien!...
- Les domestiques loués entrent chez les maîtres.
- Ah?
- Personne, pas une femme ne va au canal, ce jour-là.
- Bon, bon. Vous ferez la lessive demain.
- Oh! si vous avez quelque chose à me faire laver...
- Demain, demain.
- Si vous avez quelque chose qui presse...
- Non, non.
- Oh! ce n'est pas pour moi. 
- Ce n'est pas pour moi non plus, Ragotte.
Et elle s'habille en noir. Elle ne fera rien. Elle sortira sur la route, tricotant une chaussette.

vendredi 20 mai 2016

Journal du 20 mai 1909

Suite d'hier.
Parfois, je la crois de trente ans plus jeune, aux prises, par la ruse avec Poil de Carotte. Mais elle dit, avec une douceur feinte:
- Tu me grondes? Eh bien, c'est raide, ce que tu me dis là!
Elle ferme la porte au nez de Ragotte, mais Ragotte dit:
- C'est le Monsieur qui m'envoie.
La porte s'ouvre.
Trois états: lucidité, amollissement, vraie souffrance. En lucidité, elle est bien toujours Mme Lepic.
elle envoie Philippe nous dire: 
-Ne partez pas!  Je sens bien que je suis perdue.
Dans ses façons de vous tenir les mains et de les serrer, il y a presque des intentions de faire mal.

lundi 2 mai 2016

Journal du 2 mai 1908

- Le frère de Mariette est si jaloux, dit Ragotte, que sa femme est "polcas" (n'est pas dans le cas, n'a pas la possilbilité) d'aller pisser dehors la nuit.
Quand il travaille au loin, il l'oblige à aller coucher tous les soirs, avec ses deux enfants, chez sa mère, à La Chaise. Quand il empile sur le port, on lui crie tout à coup:
- Ah! j'en vois une bonne bande!
- Où donc?
- Devant ta porte, pardié!
Il bondit comme un chat sur une pile, regarde, ne voit rien, et saute à bas sans rien dire, le coeur plein de rage.

jeudi 11 septembre 2014

Journal du 11 septembre 1908

Ragotte gagnait 15 francs chez sa vieille dame. On l'avait mise là de confiance. Elle était bien nourrie, et, en gardant les cochons, sauf votre respect, elle mangeait des bons quartiers de pain dans les fossés.

mercredi 30 juillet 2014

Journal du 30 juillet 1903

Quand on voit Ragotte, avec des seins énormes, près de son garçon grand, gros et gras, on lui dirait avec tendresse: "Vous êtes une bonne vache et vous avez fait un bon veau." elle a donné à ses enfants toute la vie épaisse qu'elle avait dans les seins.

dimanche 5 mai 2013

Journal du 5 mai 1900

On se parle en baissant la voix, dans les coins. Hier soir, réunion des conseillers. M. de Talon les a emmenés boire.  Il a dit que, sans moi, l'école retomberait à rien.
Ce matin,  je croise M. le maire de Chitry. Il revient de planter ses pommes de terre. Il marche sous sa hotte. On dirait le plus pauvre du village. Ce serait bien, si on le renommait à cause de cet air-là. 
Ragotte serait vexée si Philippe ne passait pas: elle aime bien qu'il soit "regardé".

dimanche 3 février 2013

En suivant l'ombre de Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
Jules Renard est partout ici, comme dans un jeu de glaces qui se renvoie l'image. Mais mieux encore dans la "vieille maison". Des fragments du Journal  laissé par Jules Renard se plaignent. Ils datent du moment où l'auteur se sait condamné: "Vivre en s'amusant avec la mort. Peut-être ne reverrais-je pas la Vielle Maison. Étrange punition"... Il n'est est pas revenu. Il est mort à Paris, qui l'épouvantait encore.
J'ai parcouru la vieille maison, en retenant mes pas, en craignant de faire saigner les planches. Tout conserve une vie insolite. aux fenêtres ouvertes,  on voit des pigeons "les coudes au bord du ciel", on entend l'âne braire avec ce cri rouillé "pareil à la noria d'un puits". Tout reste marqué par cet oeil impitoyable et Chitry n'est plus libre: il vit comme Jules Renard a dit qu'il vivait. L'art impose à ses sujets des certitudes définitives.
La vieille maison appuie. Les matelas roulés sur les lits ont leur drame. Le porte-manteau de bois courbé conserve un vieux canotier jauni, celui de l'Écornifleur. Ai-je vu, sur la carpette usée, une traînée de gouttes grises de sérosités anciennes? Et ce fusil suspendu au mur, n'est-ce pas celui que graissait M. Lepic, cerné par une maladie incurable, d'une balle à la tête, il se libéra? Les meubles craquent. Des reflets insolites palpitent aux glaces moisies des armoires. Intimité trouble. Il vaut mieux sortir.
Savais-je que je me trouvais soudain dans ce silence intolérable? Avec, devant moi, le puits?
Elle est tombée en arrière. Des jupes à fleur d'eau, des remous,  comme quand on a noyé un animal. Pas de figure humaine.
Ainsi le Journal commente la mort de Mme Renard.
Dans ce puits. Ici même.
Le fils veut descendre dans le seau au bout de la chaine. Mais la chaîne est enroulée.
- Mes bottines sont ridiculement trop longues et plient au fond du seau.
Des ouvriers descendent par une échelle et ramènent le corps.
"Figure un peu effrayante qui sort du puits", note Renard.
Puis, plus tard:
"Accident impénétrable. Jeu lent de la lune sur le drap.  Il a fallu qu'elle tombe comme un bois mort. Pas une égratignure. Un dégoût. Mais un dégoût de quoi? Je ne saurais le dire."
Le soir tombe sur Chitry où les morts fidèles reviennent, tels que Renard les avait pressentis au hasard des ronces qui retenaient son bras, de la main nocturne qui battait à la persienne. Ils reviennent comme le petit Joseph, le dernier né de Ragotte, valet de chambre à Paris, qui se promenait la nuit, parmi les choux, sous la forme d'une lanterne; comme la vieille Honorine qui mourut sous sa brouette et qui continue le soir, dans les ornières de pluie, à pousser sa charge de lessive.
Et l'on n'ose plus marcher sur l'herbe, et l'on n'ose plus interroger la nuit noire où Poil de Carotte tremblait d'aller fermer, au fond du jardin, la porte des poules...
"Si je recommençais ma vie, a dit Jules Renard, je la voudrais tel quel!" J'ouvrirais seulement un peu plus l’œil..."
(Geneviève Dunais, Radio national, n°66, 23 août 1942)

samedi 2 février 2013

En suivant l'ombre de Jules Renard 1/2

"On me donne maintenant cinq sous de la ligne. C'est beaucoup. Mais j'écris des choses concentrées qui ne font pas beaucoup de lignes. D'autre part, c'est cette concision qui fait mon succès. comment sortir de là?"
Cher Jules Renard, le talent ne lui apportait point la richesse et la petite maison de Chitry en témoignait. Ce jour-là, après la mort de Marinette, sa femme, après la mort de Fantec, son fils, un certain jour de l'été 1939, on dispersait les livres de sa bibliothèque.
Ils étaient là, rassemblés comme dans ses livres, les contemporains de Jules Renard, ses modèles, ses héros simples, ses amis campagnards. Ils étaient venus de Chitry, de Corbigny, de Chaumot et de Clamecy, la grande ville.  Mais ils n'osaient point acheter des livres pour la crainte d'entendre leur voix et aussi parce qu'ils ne savaient pas bien lire. Et puis, on disait que l'auteur avait écrit des choses mauvaises. Et leurs enfants ignoraient ce Monsieur qui, disait-on, avait eu du succès à Paris. Et ils restaient là, leurs grosses mains posées devant eux, comme des outils. Ah! quand on vendrait les matelas...
Voilà le père Mignot, lui a connu le Jules. Ils allaient ensemble à l'école.
"Je me le rappelle, dit-il, émerveillé de sa mémoire. Avec sa tignasse rouge, on le voyait par-dessus les haies. Il avait son caractère. Le maire l'appelait Tête de bique. Un jour, il a boudé devant l'inspecteur, pensez..."
- Et sa mère, Mme Lepic...
- On dit qu'il l'appelait comme ça, pauvre Mme Renard. C'était une bien brave dame. Elle nous donnait pour goûter des tartines de pain et de fromages. Ma mère allait en journée chez elle. Elle était couturière et raccommodait Mlle Ernestine, une bien honnête jeune fille.  Mme Renard, elle, piquait peut-être un peu ma mère, avec les épingles, et puis, l'heure, qu'elle ramenait toujours. Mais elle payait pas plus mal que d'autres...
M. Boulé, instituteur retraité à Corbigny a connu Jules Renard, surtout quand il était maire. 
- Nous allions faire des conférences ensemble. Après, on lui a élevé un monument. Mais des gens ont jeté des seaux d'immondice le jour de l’inauguration sur la statue de Poil de Carotte, posée par suzanne Desprès. 
"Il n'y avait  aucun ouvrage de Jules Renard à la bibliothèque municipale de Chitry. Je les ai fait venir et aujourd'hui tout le monde - ceux qui savent lire, naturellement - peut lire les œuvres de notre premier  Chitryen." De l'autre côté de la rivière, a flanc de colline, M. Boulé me désigne la Gloriette, la villa que loua Jules Renard, tout près de ses parents. 
- Le fils de Ragotte habite encore - comme domestique s'entend - la Gloriette. C'est un nommé Chalumeau.
Suite demain. 
(Geneviève Dunais, Radio national, n°66, 23 août 1942)

mardi 22 janvier 2013

Sur Jules Renard 1/2

 Jules Renard
L'Action française sous la signature de Rivarol (alias Léon Daudet) publie l'élogieuse appréciation suivante du talent de notre compatriote d'adoption, le regretté Jules Renard:
Le remarquable écrivain qui vient de mourir prématurément, hier matin, après une maladie de trois mois, était parvenu au grand public sans réclame ni publicité d'aucun genre, et c'est déjà là, à notre époque, une forte originalité.
Son premier ouvrage, Crime de village, passa inaperçu. Mais le second, Sourires pincés, tint les promesses de son titre et révéla un prosateur minutieux, précis, amer, de la lignée de Jules Vallès, avec quelque chose d'encore plus net et pénétrant dans le trait.
Avec Poil de Carotte, petit Jacques Vingtras rustique, la réputation de Jules Renard fut fondée dans les milieux littéraires, et elle devait de là se répandre un peu partout. On lui doit d'admirables Histoires naturelles d'un tour classique qui l'apparentent à la fois aux maître hollandais (Ver Meer, Terburg, Pierre de Hoogel) et aux malicieux conteurs du seizième siècle.
Sa verve était courte mais dure.  Il avait spontanément le sens du théâtre et son Plaisir de rompre, joué un nombre incalculable de fois, est un chef d’œuvre d'ironie bourgeoise. Par malheur, sa Bigote, révélait en lui un anticléricalisme de bourgade, absurde et désuet, qui déparait son intelligence.
Dans ces dernières années, le talent de Jules Renard avait pris plus d'ampleurs. La manière aussi se dégageait de cette imitation de soi-même qui restreint parfois les meilleurs artistes. Ragotte et Nos frères farouches annonçaient une transformation, un éclaircissement et ouvraient des perspectives nouvelles.
Suite demain.
(Paris-Centre, (Nevers) non signé, mardi 24 mai 1910.)

mardi 1 janvier 2013

Un voeu

Le vœu formulé pour 2012 ne s'étant pas réalisé, je le renouvelle pour 2013:

Tout homme devrait scier le bois dont il se chauffe. 

(Jules Renard, Nos frères farouches - Ragotte, 1908)

lundi 26 novembre 2012

Journal du 26 novembre 1908

Dîner Goncourt. D'abord, tout va bien pour Viollis. Puis on passe à Miomandre, le candidat de Bourges. 
Seul, Hennique me parle de Ragotte, qu'il aime. Les autres ont reçu le livre.
On demande:
- Pourquoi Marguerite ne vient-il pas? 
- Il a honte, dit Bourges.
Je demande s'il faut être discret, et jusqu'à quel point, à propos de l'Académie Goncourt. Seul, Léon Daudet me dit qu'il faut tout dire. Il n'y a que la vérité qui compte.
Rosny aîné a seul le courage de trouver bien Barbusse.
Geoffroy et Daudet voudraient bien lire mes notes.
- Vous avez trop de pudeur, dit Geoffroy. 
On parle antimilitaristes. Mon avis est que tout le monde l'est en temps de paix, et qu'en temps de guerre personne, ou presque, ne le serait.

mardi 25 septembre 2012

Jules Renard vu par René Boylesve 1/3

 L'art de jules Renard
Il faut, pour bien goûter Jules Renard, consentir à admettre une littérature qui est l’antipode de notre romantisme, une littérature sans geste, sans "drapés" et sans cris, où tout se passe à l'intérieur. Jules Renard dans ses plus fortes pages, est l'auteur le moins propre à piquer la curiosité superficielle  et le plus sûrement destiné à retenir l'intérêt profond et durable. Ce n'est que moelle. On peut dire aussi que c'est de la littérature "d'homme"; avant tout, point de mensonges et point de mollesse. Il a écrit lui-même dès ses débuts: "Et, surtout, il ne faut jamais tricher." C'est de la littérature de témoin, sous la foi du serment.
Jules Renard est surtout connu par Poil de Carotte, sorte de tragi-comédie où l'amertume et le rire sont si étroitement mêlés qu'elle étonne, comme une œuvre sans pareille; et par ses Histoires Naturelles qui, si je suis bien informé, sont apprises par cœur dans les écoles, avec les fables de La Fontaine. La profusion d'images d'éclatantes couleur - à mon gré, parfois trop satisfaites d'elles-mêmes - dont le style de ce dernier livre est tout entier composé a procuré un si vif agrément chez les lecteurs de tout âge et de toute condition qu'une renommée quasi populaire a salué Jules Renard comme un de nos plus brillants humoristes. Quoique ce titre n'ait rien qui dépare, il ne semble pas juste dans le cas présent, et il offre le danger d’exalter les paillettes d'un très riche talent au détriment de l'âpre génie du poète qui a écrit le Vigneron dans sa vigne, les Bucoliques et Ragotte.
Suite demain.
(René Boylesve, Les Annales politiques et littéraires, 29 mai 1910)

lundi 4 juin 2012

À l'Académie Goncourt, qui succèdera à Jules Renard? 1/2

On pense déjà à donner un successeur à Jules Renard, à l'Académie Goncourt.  Comme il les connaissait bien ses chers confrères, le bon écrivain aux sourires pincés!  À peine a-t-on descendu son corps dans la fosse que, déjà, dix concurrents intriguent pour obtenir la "suite" du maître de Poil de Carotte et de Ragotte. Car il ne s'agit point, cette fois, d'une "chaise" quelconque à l'Académie Goncourt: il va falloir trouver un égal à J.K. Huysmans et à Jules Renard. On cherchera longtemps.
Il faut bien le dire: la mort de Jules Renard est une perte irréparable pour l'Académie Goncourt. On ne voit point, parmi les candidats proposés, quelqu'un qui puisse lui succéder dignement. Ce petit jeu des intrigues littéraires servira, au moins, à prouver l'exceptionnelle valeur de Jules Renard. Rien ne se perd, même dans le monde des idées...et des vanités.
Je ne sais rien d'amusant comme de considérer la variété de tous ces candidats. On parle à la fois de Mme Tinayre, qui écrit des romans solides et platoniques, de M. René de Boylesve, écrivain subtil et bon prosateur de France, de M. Pierre Mille, remarquable disciple de Maupassant et d'Anatole France, de M. Jean Ajalbert, conservateur de la Malmaison de M. Rémy de Gourmont, toute sagesse et toute science, sage égaré dans une époque de fous, de M. André Gide, à la dialectique louvoyante et perfide, de M. André Suarès, un des plus grands poètes de la prose française et qui sait l'art de penser harmonieusement.
Suite demain
(Louis Handler, Comoedia, 30 mai 1910).

samedi 7 avril 2012

Journal du 7 avril 1909

Le fricot de Ragotte. Dans une casserole en terre cuite, deux ou trois morceaux de lard qu'on laisse fondre et qu'on retire  (il ne faut pas les laisser trop longtemps:  le lard,  étant vieux, surtout quand on ne tue qu' un cochon par an, donnerait le goût de rance), puis on mince  de l'oignon, de l'ail, de l'échalote, des carottes,  des pommes de terre, on verse dessus une potée d'eau, on jette une poignée de sel, on met le couvercle, et en voilà pour jusqu'à midi.
Les carottes ne cuisent pas aussi vite que les pommes de terre. Elles sont encore dures quand on sort le fricot sur la table.

dimanche 1 janvier 2012

Un voeu

Tout homme devrait scier le bois dont il se chauffe. (Jules Renard, Nos frères farouches - Ragotte, 1908)