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lundi 18 avril 2016

Journal du 18 avril 1903

L'Aiglon. - Oui, c'est un autre monde, mais cela m'émeut à chaque instant. Rostand ne s'interdit rien, mais il en profite. Toutes les ficelles, oui, mais pour attacher tous les oiseaux, des aigles et des chardonnerets.
On a beau avoir horreur de la guerre: Victor Hugo et Rostand finissent presque par faire accepter les tueries de Napoléon.
Çà m'écrase. Et tout ce mouvement me donne envie de faire du théâtre assis.

lundi 7 mars 2016

Journal du 7 mars 1897

Hier soir, lecture de la Samaritaine de Rostand. Un admirable lecteur. Des vers jolis, jolis comme des cœurs. Une samaritaine originale, et un Christ qui rappelle celui de Victor Hugo dans la Fin de Satan. Je n'ai pas de peine à dire à Rostand qu'il est un grand poète, comme Musset, Gautier, Banville, qu'il est plus fort que tous les poètes actuels, et qu'il est dans la poésie ce que je voudrais être dans la prose. Enfin, je l'admire en toute sécurité, et je suis sûr de ne pas me tromper. Il y a des admirations qui exigent effort, que le doute suit de près. Rostand, un peu pâle, dit: "Oh! il est drôle!" Et il a l'air heureux.
- J'aime bien mieux Cyrano de Bergerac que je suis en train d'écrire, dit-il.
Naturellement.

lundi 1 février 2016

Journal du 1er février 1910

Chanteclerc,131 et 133, dans un petit coin. A Cyrano et à L'Aiglon, pour la répétition générale et pour la première, nous avions des places au premier rang. C'est l’échelle de la gloire. 
Rostand est surtout un indifférent littéraire. Nous sommes tout au moins ses confrères: il ne nous lit pas.
L'artificiel lui suffit au point qu'il  se passionne pour lui comme si c'était la vérité.
Il ne cherche pas, mais il accepte.
Est-il plus tranquille? Touche-t-il la gloire? Ne souffre-t-il pas du moindre succès d'un autre?
Il peut marcher tout le temps sur un tapis, mais il est obligé de vivre la bouche dans l'air, à tous les miasmes.

mercredi 27 janvier 2016

Journal du 27 janvier 1910

Mirbeau vient me voir hier. Toute infiltration lui paraît une horreur. Consterné:
- Il faut acheter des provisions, dit-il, du pétrole, du charbon.
Il a toujours l’œil inquiet .
Il pense à une pièce sur les métallurgistes.
- Faites donc ça! lui dis-je.
Mais il semble accablé, tant ce sera beau.
Je persiste à le croire très timide. De là ses violences contre Claretie, cet autre faible.
Il me prévient que Claretie ne me pardonnera pas mes mots, et que Rostand ne m'enverra pas une place pour Chanteclerc.
Il veut absolument être inondé et cherche son chemin de tous côtés, loin de la Seine. 


mardi 31 mars 2015

Journal du 31 mars 1898

Dîner Rostand.
- Enfin, Renard, que feriez-vous à ma place, après Cyrano?
- Moi? Je me reposerai dix ans.
En réalité, je sens qu'il passe par dessus moi. S'il m'accordait du génie, il se trouverait sublime. Il y aurait toujours une petite nuance.
Où il travaille le mieux, c'est en chemin de fer, et même en fiacre. Le mouvement agite son cerveau comme un panier d'idées.
Il a cinquante sujets de pièces aussi merveilleuses que Cyrano.
Il aime tout du théâtre, jusqu'à des odeurs d'urinoir.
- Vous dites ça en riant!
- Je le dis en riant parce que c'est très sérieux.

jeudi 19 mars 2015

Journal du 19 mars 1900

Chez Antoine. J'écoute Poil de Carotte en toute sécurité. Les effets sont sûrs. Je les attends, ils viennent. La servante a le plus gros, et Desprès en est un peu gênée. Elle me conseille de lui faire une observation.
Dans la loge d'Antoine, Trarieux, Antoine, Brieux, contre Rostand que je soutiens, mais j'ai un peu l'air d'un agent provocateur. 
- Un jour, dit Antoine, j'ai entendu le premier acte des Romanesques. J'ai trouvé ça tellement bien que je suis parti, de peur d'aimer les deux autres.

mardi 10 mars 2015

Journal du 10 mars 1909

Guitry, un caractère qu'on ne fait passer que sur un pont d'or. Rostand et Guitry se réconcilient.

dimanche 8 février 2015

Journal du 8 février 1910

Contractions de Mirbeau quand je dis qu'il y a des choses bien dans Chantecler.
Athis me dit que la première a été mouvementée. Enthousiasme aux deux premiers actes. On criait bis.  C'était fou! Silence au troisième. Sifflements nourris au quatrième, à la bave des crapauds. Guitry n'a pas voulu dire le nom de l'auteur: c'est Coquelin qui l'a jeté.
Rostand n'est pas venu. Mme Rostand disait: "Tant mieux, qu'on siffle! Ça amuse." Il faudra supprimer où c’est dangereux, mais Rostand, paraît-il, ne veut rien entendre.
Et, par ces salles combles, Mellot a déjà un service. 
Beaucoup de presse mauvaise. Les nationalistes ne marchent pas.  Ils n'ont pas pardonné à Rostand d'avoir été dreyfusards.
Pottecher arrive et trouve médiocres les vers qu'il a lus. On s'accorde généralement à trouver Guitry mauvais.

mardi 9 décembre 2014

Journal du 9 décembre 1895

Hier soir, Rostand et moi, nous venons de faire faire un grand pas en avant à notre rupture. C'est ainsi que j'ai la manie des lettres, que celle d'hier matin n'était pas spirituelle, que je veux toujours m'expliquer, et que cela est inutile.
Dès que vous n’êtes plus sérieux avec votre ami, la brouille est proche.  Je le sens bien, moi qui use mes amis par douzaines.

dimanche 7 décembre 2014

Journal du 7 décembre 1906

Mme Rostand. Reine, à l'hôtel du Quai-d-Orsay, à six heures, elle reçoit sa cour: hommes en habit, femmes décolletées, sans compter ce vieux bonhomme de neige d' Henry Bauër. 
Maurice Rostand, longs cheveux et culottes longues, fait des grâces. Il baise la main des dames, fait la cour à sa mère, l'embrasse dans le dos, ne veut jamais la quitter. Il aimerait mieux mourir que de la laisser venir seule à Paris.
Trouve Jules césar mal traduit, mal joué et bien monté.  A traduit lui-même la Samaritaine, en anglais, "rare merveille", dit sa mère.
Il aime moins son papa que ne l'aime son frère, qui est un scientifique, de génie aussi.

dimanche 12 janvier 2014

Journal du 12 janvier 1900

Par la fenêtre, je vois des gens s'arrêter sur l'autre trottoir et regarder. Je me penche, et j'aperçois un cheval blanc: c'est la voiture de Rostand. Le coeur me bat. Mme Rostand entre, un peu grave. 
- Mon pauvre ami, je vous apporte un mauvaise nouvelle, j'aime mieux vous le dire tout de suite. J'en pleurerais. C'était sûr, et, au dernier moment, on vous remplace par Morand, qui est un ami de Loubet. Rostand est furieux.
Elle a chaud. Je n'ai pas trop d'émotion, et je ne sais pourquoi j'ai un coin d'oeil mouillé.
- Il va venir vous voir, dit-elle.  Il vous expliquera. On saura des détails.
Je ne suis vraiment pas ému. Je remarque seulement qu'elle a une robe de soie noire, un chapeau printanier, et qu'elle est un peu fatiguée. Elle trouve que je prends bien ça. J'ai l'air intéressant d'une pâle accouchée.

vendredi 16 août 2013

Journal du 16 août 1900

Dépêche du ministre Georges Leygues à Edmond Rostand, 13 août 1900, "M. Edmond Rostand, homme de lettres, 29 rue Alphonse de Neuville. Cher monsieur, Jules Renard, que vous avez bien voulu me recommander, aura sa croix. Il passera dans mon mouvement de l'exposition. Et vous, cher Monsieur, vous aurez demain la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Je suis heureux que les hasards de la politique et de la vie me permettent de donner ce témoignage d'admiration à l'un des hommes qui honorent le plus les lettres françaises. Cordialement, vôtre. Georges Leygues."

vendredi 10 mai 2013

Suite d'hier.

À notre questionnaire [du Figaro], M. Jules Renard répond : 
Cher monsieur, 
Au théâtre, le public (le public, c’est moi) accepte tout, sauf l’ennui. Je dirais à chaque auteur dramatique « Je sais rire et pleurer, me passionner et même écouter; donne-moi donc ce que tu voudras, mais ne m’embête pas voilà mon goût.» 
Si la comédie dramatique est moribonde, Paul Hervieu, pour ne citer que Paul Hervieu, en vit joliment bien. 
Quant au mélodrame, il n’attend peut-être que son Cyrano. Que Rostand écrive le chef-d’œuvre du drame en prose, avec toutes ses horreurs, et ce sera le genre neuf.
J’ai ri comme un fou à des vaudevilles dont, par ingratitude, je ne me rappelle plus les titres. Je ne déteste dans le vaudeville que la scène de comédie, vous savez, la scène où l’auteur semble dire Ah! ils veulent de la comédie! Vaudevillistes, restez-le, c’est votre salut. 
Dans les auteurs morts ayant eu un prix dans votre enquête, je voudrais, si c’est permis, donner le mien à Labiche. Je ne préfère pas Labiche à Victor Hugo, mais je le place fort au-dessus de Becque. Je ne peux vous dire combien Becque me déplaît. 
J’ai beaucoup lu Scribe. Je me souviens du Verre d’eau d’une chaîne. C’était très bien. Pourquoi ce mépris? Il a été le roi de son temps. Rien ne prouve qu’il ne serait pas le roi du nôtre. Il s’appliquerait, il apprendrait son métier, il se mettrait vite à la mode et tel auteur en vogue n’en mènerait pas large. 
Pour finir par le numéro 1 (il faut bien), Lucien Guitry vous a dit qu’il avait reçu (il ne manquerait plus que ça) deux actes de moi. C’est vrai, mais j’ai une telle affection pour cet homme, et une telle admiration pour ce merveilleux artiste, que j’aime autant qu’il ne joue jamais ma pièce. A bientôt, cher monsieur, au théâtre, chez les fous. 
(Jules Renard, le Figaro, 24 septembre 1904.)
Le texte de la question posée par  Le Figaro a été publié sur ce blog à la date du 6 décembre 2012. De même que cette réponse publiée également le lendemain 7 décembre.

vendredi 3 mai 2013

La bibliothèque de Jules Renard aux enchères 2/2

Suite d'hier.
L'auteur du Plaisir de rompre et de Ragotte travaillait ainsi. La sève de sa personnalité était puisée aux sources de la race, mais la fleur n'était qu'à lui. Il avait profondément conscience  que le génie littéraire n'est pas une crémation brusque de la nature et que c'est une besogne que d'écrire. Ce trait a été remarquablement mis en lumière dans la préface de M. Fernand Vandérem au catalogue de la vente: "Parcourez les manuscrits de Jules Renard. Vous y apprendriez au prix de quelles peines se sont achevées ces pages en apparence si aisées.
Jules Renard, d'ailleurs, aimait à ne pas s'en cacher. Je n'oublie pas le plaisir que je lui fis en lui disant un jour:"notre génération produit, toi tu travailles." Edmond Rostand était présent, un Rostand jeune et fier, qui n'avait fait que ses premiers vers et qui fleurait déjà la gloire. Il sourit de l'extrême approbation que Jules Renard à cette remarque, mais je ne suis pas certain qu'il l'ait approuvée autant que lui.
Où "parlait-on littérature" en ces temps lointains? La lutte pour le succès, les honneurs, l'argent, si elle n'avait pas atteint  l'horrible âpreté d'aujourd'hui, commençait à briser les réunions littéraires. Car ce genre de relation dont un modèle exquis furent les soirées de Jules Renard, exige, malgré les ambitions rivales, un désintéressement d'une heure et le goût de la culture. Goût qui n'est réservé maintenant qu'à une toute petite élite, s'amincissant encore chaque année, chaque saison, par le choc des nécessités sociales.  Je n'y devine pourtant qu'une décadence momentanée, moins peut-être, un simple fléchissement du au poids trop lourd de la vie actuelle si dure aux gens de lettres. Attendons avec confiance une période où les écrivains ne se croiront pas obligés d'être des illettrés.
Alors, je ne veux voir dans la bibliothèque de Jules Renard que son aspect symbolique. Elle signifie le culte de l'esprit. Les livres qui vont en être arrachés par la piété ou la curiosité des amateurs, ont assisté à une charmante et noble existence. Elle s'est tout entière déroulée devant eux. Qu'ils s'en aillent chez des étrangers! Moi, je les garde assemblés dans ma mémoire, comme des témoins et des surveillants.
Alfred Capus de l'Académie française.
(Le Gaulois du Dimanche, p.3, 12 février 1921.)

vendredi 15 février 2013

Jules Renard vu par Han Ryner 2/3

  Sur Jules Renard et sur Vigny
Suite d'hier.
Il n'est pas question de prendre pour argent comptant tout ce que peux écrire Jules Renard. Ni ce que peut, dans l'occasion, écrire Jules Renard révisionniste de Jules Renard, si l'on peut dire.  Mais que de souffrance se cache derrière l'aigreur ou le dépit. "Un auteur dont le livre vient de paraître est un pauvre con stupide" écrit-il le 19 novembre 1908 à Edmond Sée. Et, au même, le 4 février 1909, il donnera ce conseil: "N'oubliez pas que vous ne serez jugé que par des cons." Il y a une sacrée part de vérité tant dans l'observation que dans le conseil, si dans un cas comme dans l'autre il faut se garder de généraliser. Un des plus méchants coup de patte de Renard est celui-ci, du 7 juin 1902: "Il me ferait regretter de ne pas avoir été antisémite." Il, c'est son ex-ami Marcel Schwob. Lorsque Schwob mourra, en 1905, il n'assistera à ses obsèques que pour rencontrer des confrères. C'est poussé par le même conformisme étudié qu’en 1909 il se rendra à l'enterrement de Catulle Mendès, autre juif qu'en fait Jules Renard a toujours méprisé. À la mort de Mendès, écrasé par un train, il ne lui ménage aucune petite méchanceté. "Pourquoi sa mort m'attristerait-elle, confesse-t-il sans détour: je lui fus toujours indifférent."
Humaniste à l'ironie grinçante, voire perfide, Jules Renard ne voyait dans les foules qui iront au cinématographe qu'un public vulgaire. C'était bien vu, cette fois encore.
Mais avec son caractère tout renardien, trop de ses bons et grands amis (Tristan Bernard, Léon Blum, Alfred Capus, Léon Daudet, Lucien Descaves, Marguerite Moreno, Maurice Pottecher, Rachilde, Ernest Raynaud, Marcel Schwob...) se trouveront un jour ou l'autre reléguée à une place beaucoup moins intime. Car le rouquin est tout susceptibilité. Aux noms que nous venons de citer, il faudrait en ajouter quelques-uns, ainsi que ceux de Romain Coolus, Louis Dumur, Léo d'Orfer, et aussi les Rostand, Edmond, Rosemonde et Maurice. Le nivernais Jules Renard a bel et bien appartenu au Tout Paris littéraire.
(Han Ryner, Les Messages de Psychodore, n°53, novembre 1992)

mercredi 23 janvier 2013

Sur Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
Depuis deux ans Jules Renard faisait partie de l'Académie Goncourt où il avait pris la place laissée vacante par la mort de J.K. Huysmans.
Jules Renard était un excellent confrère, serviable, loyal, d'un esprit bref et délicieux. Il sera vivement regretté.
Les obsèques
Paris 23 mai - La levée du corps de M. Jules Renard a été faite cet après-midi à 3 heures, 44 rue du Rocher. 
De nombreuses personnalités appartenant au monde de la politique, des lettres et du théâtre assistaient à cette cérémonie.
Reconnus au hasard, MM. Buer, représentant le président du conseil; Jean Jaurès, Georges Lecomte, président de la Société des gens de lettres; Victor et Paul Marguerite, J.-H. Rosny, Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française; Octave Mirbeau, Henri de Régnier, M. et Mme Edmond Rostand, Léon Barthou, Peyrebrune, secrétaire-adjoint de l'association des journalistes départementaux; Lucien Descaves, Léon Daudet, Léon Diertz, la rédaction du Mercure de France ayant à sa tête le directeur M. Vallette! MM. Antoine, directeur de l'Odéon; Lucien Guitry, Maurice Leblond, littérateur; le sous-préfet de Clamecy, etc, etc. 
Le corps de M. Jules Renard a été transporté à la gare de Lyon pour être conduit à Chitry-les-Mines (Nièvre) dont le défunt était maire.
(Paris-Centre, (Nevers) non signé, mardi 24 mai 1910.)

mercredi 19 décembre 2012

Jules Renard à Autun

À la découverte de Jules Renard
Une dizaine d’enfants et quelques adultes ont activement participé à cette intéressante redécouverte de Jules Renard.
Mercredi 12 décembre après-midi, la bibliothèque d’Autun proposait, à l’espace jeunesse, une animation lecture autour de textes de Jules Renard.
Cette activité pour jeunes et adultes, animée par Jean-Pierre Lamy, animateur culturel pendant près de quarante ans, avait pour objectif, à travers des lectures, jeux, devinettes et charades, autour des histoires naturelles et d’extraits de théâtre et du journal de Jules Renard, de redécouvrir cet auteur, dont l’œuvre romanesque, le théâtre et le journal restent beaucoup moins connus.
Jean-Pierre Lamy, en rappelant que la notoriété de Jules Renard n’était pas réduite au seul Poil de carotte, s’est attaché, après une rapide biographie de l’écrivain, à décrire un homme aux multiples facettes, à la fois auteur à succès (l’Écornifleur), critique, prosateur, rédacteur en chef, mais aussi militant républicain.
Dans un autre registre, Jean-Pierre Lamy a évoqué ses relations avec Rostand, Zola et le milieu artistique et littéraire de la fin du XIX e et du début du XX e siècle.

vendredi 7 décembre 2012

Le théâtre vu par Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
À notre questionnaire, M. Jules Renard répond : 
Cher monsieur, 
Au théâtre, le public (le public, c’est moi) accepte tout, sauf l’ennui. Je dirais à chaque auteur dramatique « Je sais rire et pleurer, me passionner et même écouter; donne-moi donc ce que tu voudras, mais ne m’embête pas voilà mon goût.» 
Si la comédie dramatique est moribonde, Paul Hervieu, pour ne citer que Paul Hervieu, en vit joliment bien. 
Quant au mélodrame, il n’attend peut-être que son Cyrano. Que Rostand écrive le chef-d’œuvre du drame en prose, avec toutes ses horreurs, et ce sera le genre neuf.
J’ai ri comme un fou à des vaudevilles dont, par ingratitude, je ne me rappelle plus les titres. Je ne déteste dans le vaudeville que la scène de comédie, vous savez, la scène où l’auteur semble dire Ah! ils veulent de la comédie! Vaudevillistes, restez-le, c’est votre salut. 
Dans les auteurs morts ayant eu un prix dans votre enquête, je voudrais, si c’est permis, donner le mien à Labiche. Je ne préfère pas Labiche à Victor Hugo, mais je le place fort au-dessus de Becque. Je ne peux vous dire combien Becque me déplaît. 
J’ai beaucoup lu Scribe. Je me souviens du Verre d’eau d’une chaîne. C’était très bien. Pourquoi ce mépris? Il a été le roi de son temps. Rien ne prouve qu’il ne serait pas le roi du nôtre. Il s’appliquerait, il apprendrait son métier, il se mettrait vite à la mode et tel auteur en vogue n’en mènerait pas large. 
Pour finir par le numéro 1 (il faut bien), Lucien Guitry vous a dit qu’il avait reçu (il ne manquerait plus que ça) deux actes de moi. C’est vrai, mais j’ai une telle affection pour cet homme, et une telle admiration pour ce merveilleux artiste, que j’aime autant qu’il ne joue jamais ma pièce. A bientôt, cher monsieur, au théâtre, chez les fous. 
(Jules Renard, le Figaro, 24 septembre 1904.)

vendredi 16 novembre 2012

Jules Renard vu par Léon Daudet 2/2

Suite d'hier.
Celui qui le tira de la gêne fut Lucien Guitry, aidé de sa belle amie Marthe Brandès. Ils lui firent mettre au théâtre, ce petit chef d-œuvre à la Vallès, Poil de Carotte et s'ingénièrent à lui rendre moins âpre sa vie littéraire, où il se comportait comme un enfant. Quel être délicieux, ce Guitry, et quel malheur qu'il soit parti si tôt, laissant d'ailleurs ce fils incomparable, notre Calderon, comme cela ce saura plus tard!
Guitry avait adopté Rostand, qui, lui, était prétentieux et assommant - "immangeable", disait Capus - , et Renard, privé de succès, vivait ainsi dans la compagnie de l'auteur neurasthénique de Cyrano, dont il n'aimait guère la grande habileté dramatique, sans poésie. J'ai oublié de dire que Renard était fanatique de Victor Hugo et ne supportait pas, à son sujet, la moindre restriction. En outre,  Renard ne voulait pas qu'on put attribuer au triomphe à mille cymbales de Rostand, le peu de goût qu'il avait au fond pour ses œuvres, et il se forçait à en faire l'éloge, ce qui était bien amusant.
Puis, de temps en temps, dans l'intimité, il se débondait tout à coup. S'il s'agissait de Rostand, par hasard, au Goncourt, Huysmans, de sa bouche amère et fertile en jugements abrupts, laissait tomber sa formule habituelle : "Ah! c'est un bien déconcertant salaud!" Mirbeau, en se rongeant les ongles, acquiesçait. Barrès n'avait pas plus de goût pour Renard que Renard n'en avait pour Barrès. Barrès disait de Renard: "C'est un jardinier." et me demandait quand nous dînions ensemble de ne pas le mettre à côté de lui: "Il me donnerait des coup de pied sous la table."
Chose curieuse, Renard, à l'académie Goncourt passa à peu près inaperçu. Il arrivait, jaune et creusé, s'asseyait, tirait de sa poche une liste de candidats possibles, la lisait. On ne lui prêtait aucune attention. Alors il repliait son papelard, avec une certaine humeur, serrait quelques mains, puis s'en allait, le front en avant, comme un santon de la nuit de Noël. Il était sans communication avec son prochain et d'accord avec des fourmis qui, d’après lui, étaient toujours 3333. C'était un grand qualitatif borné et comme étouffé par les qualitatifs de notre époque. Je pense, avec tendresse, à lui bien souvent.
(Léon Daudet, Action française, 20 décembre 1938.)