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lundi 22 février 2016

Journal du 22 février 1910

Le médecin de Mirbeau lui dit que je n'ai que de la gastralgie.
Selon Mirbeau, B..., commis voyageur recherche les manuscrits où il y a une faute. Claretie le fait reculer. Clemenceau, buté, amusant. La peau du crapaud est belle comme certaines étoffes orientales. Rodin est intelligent. Monet est intelligent.
Il ne vient me voir que pour vérifier si je suis aussi méchant et aussi terrible humoriste qu'on le dit.

mercredi 27 janvier 2016

Journal du 27 janvier 1910

Mirbeau vient me voir hier. Toute infiltration lui paraît une horreur. Consterné:
- Il faut acheter des provisions, dit-il, du pétrole, du charbon.
Il a toujours l’œil inquiet .
Il pense à une pièce sur les métallurgistes.
- Faites donc ça! lui dis-je.
Mais il semble accablé, tant ce sera beau.
Je persiste à le croire très timide. De là ses violences contre Claretie, cet autre faible.
Il me prévient que Claretie ne me pardonnera pas mes mots, et que Rostand ne m'enverra pas une place pour Chanteclerc.
Il veut absolument être inondé et cherche son chemin de tous côtés, loin de la Seine. 


lundi 9 mars 2015

Journal du 9 mars 1902

Décor de meubles bordés d'or. Guitry met en scène. Voilà donc un acteur qui ajoute au texte, qui n'est pas absolument inutile! Où je ne le suis pas, c'est dans la scène de "Je veux te reprendre". A quoi bon toutes ces histoires?
Il salue les acteurs avant de faire une observation.
Quand on le voit monter sur la scène par l'escalier de bois, avec son gros ventre, sa tête dénudée, on a un peu peur de cette personne lourde. Puis, au premier mot, tout s'allège, tout s'illumine. 
- C'est un homme merveilleux, dis-je à Claretie.
- Oui, dit-il. C'est un homme de lettres.
- Il écrirait des pièces s'il savait et voulait se servir de l'outil qu'est une plume. 
- Il a eu, dit Claretie, une grosse influence sur votre génération.
- Énorme.
Je bâtis mes pièces en drames, et je les écris en comédie, dit Capus.

mardi 17 décembre 2013

Journal du 17 décembre 1899

Concours du Journal. Comme on discute, d'Esparbès, plus petit encore qu'il n'en a l'air, va dire à Mendès: "Il n'y a plus que vous qui ayez  le droit de parler." Mendès a un léger petit cri de protestation.
D'Esparbès fait la gaffe de me présenter à Judith Gautier. Oh! ce salut! Et, peu après, il lui communique ma liste en disant: "Cet homme-là a du goût. Vous n'avez qu'à copier."
Tous ces gens ne sont pas difficiles en esprit. Ils donnent un prix à une histoire d’œil de verre qui est la dernière imbécilité.
Claretie, ce lièvre furieux depuis les articles de Muhlfeld.
Vandal, tout de même étonné de mon arrogance, vient me serrer la main.
De Heredia, lourd, bon garçon et bègue, me demande si je suis content du concours.
Theuriet, et son air de vieux colonel bougon.
- Je n'ai peut-être qu'une qualité, dit Marni, mais je veux, en littérature, rester femme.
Chère femme!

mercredi 23 janvier 2013

Sur Jules Renard 2/2

Suite d'hier.
Depuis deux ans Jules Renard faisait partie de l'Académie Goncourt où il avait pris la place laissée vacante par la mort de J.K. Huysmans.
Jules Renard était un excellent confrère, serviable, loyal, d'un esprit bref et délicieux. Il sera vivement regretté.
Les obsèques
Paris 23 mai - La levée du corps de M. Jules Renard a été faite cet après-midi à 3 heures, 44 rue du Rocher. 
De nombreuses personnalités appartenant au monde de la politique, des lettres et du théâtre assistaient à cette cérémonie.
Reconnus au hasard, MM. Buer, représentant le président du conseil; Jean Jaurès, Georges Lecomte, président de la Société des gens de lettres; Victor et Paul Marguerite, J.-H. Rosny, Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française; Octave Mirbeau, Henri de Régnier, M. et Mme Edmond Rostand, Léon Barthou, Peyrebrune, secrétaire-adjoint de l'association des journalistes départementaux; Lucien Descaves, Léon Daudet, Léon Diertz, la rédaction du Mercure de France ayant à sa tête le directeur M. Vallette! MM. Antoine, directeur de l'Odéon; Lucien Guitry, Maurice Leblond, littérateur; le sous-préfet de Clamecy, etc, etc. 
Le corps de M. Jules Renard a été transporté à la gare de Lyon pour être conduit à Chitry-les-Mines (Nièvre) dont le défunt était maire.
(Paris-Centre, (Nevers) non signé, mardi 24 mai 1910.)

vendredi 19 octobre 2012

Jules Renard vu par Jules Claretie 4/4

Suite d'hier.
Et le Jean Morin ami de l'écrivain, le laboureur lamartinien, ne songe pas à cette Académie qui va élire aujourd'hui deux membres nouveaux. Je sais des cousins de Jean Morin qui sont plus ambitieux. Un très brave homme, que je ne nommerai point, m'écrit le plus naïvement du monde: " Monsieur, je vous en prie, je suis ancien soldat et médaillé de la médaille militaire (comme M. Melchior de Vogüé). J'ai tous mes papiers et tous mes certificats. Parlez de moi à vos amis. Faites-moi nommer à l'Académie. Je vous serai reconnaissant de m'annoncer la nouvelle vendredi matin. Je l'attends avec impatience. Ayez la bonté de faire imprimer cent ou cent cinquante bulletins à mon nom et de les distribuer autour de vous. Je vous rembourserai après l'élection cette petite dépense. Votre reconnaissant..."
Et en post-scriptum: "Je pourrais faire agir des protecteurs. J'aime mieux pas!"
Oh! ce post-scriptum! Tout l'esprit de la France contemporaine est là. On ne croit qu'aux protections, on n'a foi que dans les recommandations. Être pistonné, comme disent les candidats. Avoir un piston! Tout candidat évincé crie à l'intrigue. Le brave ancien troupier qui demande une place à l'Académie, comme il demanderait une recette buraliste, est d'ailleurs un respectueux et un croyant. Il pourrait mettre en mouvement des pistons. Il "aime mieux pas". Mais comme il a les plus grandes chances de n'être point nommé, peut-être deviendra-t-il aigri et criera-t-il  au népotisme. Alors en avant les pistons! En avant les protecteurs! En avant les apostilles!
La chèvre de Jules Renard, aussi brave et batailleuse que la chèvre de M. Seguin, rencontrera peut-être un jour, dans la grand'rue de son village nivernais, des requêtes pareilles à celle de mon candide correspondant et elle les broutera bien vite, comme les affiches de l'Officiel. C'est ce qu'elle aura de mieux à faire.
Fin.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911) 

jeudi 18 octobre 2012

Jules Renard vu par Jules Claretie 3/4

C'est enfin - admirable profil de paysan de France - le laboureur Jean Morin, qui sa journée finie, la vache rentrée à l'étable, allume sa lampe et (mieux que la chèvre errante) lit, - oui, chose incroyable, lit Lamartine, lit Hugo, et à son tour, rimaille et exprime sa pensée en des vers naïfs qui en valent bien d'autres. "Il reste de la terre à ses doigts qui tiennent le porte-plume." Certes, mais cette âme de paysan a son idéal, et Jules Renard en est touché.
"Si tu veux labourer droit et profond, pousser allègrement ton sillon jusqu'au bout accroche ta charrue à une étoile!" a dit un poète d'Amérique. Et l'auteur des Mots d'écrit ajoute: " Honneur au paysan Jean Morin! Il vit pauvre de fortune et riche d'idéal. Il accroche sa charrue à une étoile!"
Les autres œuvres de Jules Renard sont célèbres. Je signale celle-ci à ceux qui ne connaissent point les Cahiers nivernais. Ces pages sont des modèles de polémique supérieure.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911)

mercredi 17 octobre 2012

Jules Renard vu par Jules Claretie 2/4

Suite d'hier.
L'auteur des Mots d'écrit - dont on doit publier dans les Cahiers nivernais un volume de discours, discours d'un maire de village à ses administrés, sortes de causeries de plein air au seuil de quelques fermes - se plait à tracer des silhouettes de paysans et de paysannes, d'humbles et curieuses scènes et croquis d'élection à Chaumot ou à Chitry, et l'observateur pénétrant qu'est Jules Renard nous trace là une série de tableaux quasi intimes qui donneront à l'avenir de précieux renseignements sur l'état d'âme des ruraux de notre temps. C'est le brave homme d'électeur qui, sur la route qui mène au scrutin, crie avec "une colère amusante contre lui-même":
- Je ne veux plus voter comme une bête! Je ne veux plus voter comme une bête!
C'est la pauvre femme abandonnée qui, mère de quatre enfants, est forcée de quitter le village nivernais où elle est réfugiée et d'aller ailleurs, par les chemins, pourquoi? Parce qu'on dit d'elle, en ce petit pays: "C'est une étrangère!"
C'est une distribution de prix dans une école communale, où les prix sont trop peu nombreux parce qu'on n'a pas assez d'argent, et où les livrets de caisse d'épargne manquent parce que personne n'en offre. Et on distribue des paroles et du vent à ces petits (ô Poil de Carotte!) qui attendent vainement de beaux livres, des images et des couronnes.
C'est la constatation de la pénurie de lecteurs que rencontre le Journal officiel, édition des communes affichée au mur des mairies. Seules les chèvres en font leur profit. "L'une d'elles n'en rate pas un numéro. Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant sur l'affiche, remue ses cornes et sa barbe, agite la tête de droite à gauche, comme une vieille dame qui lit, et rien ne nous autorise à croire qu'elle ne sait pas lire. Sa lecture finie, comme cette feuille officielle sent la colle fraiche, notre chèvre la mange. Après la nourriture de l'esprit, celle du corps. ainsi rien ne se perd dans la commune."
Et Jules Renard, admirable pince-sans-rire, regrette que cette chèvre, unique lectrice de l'Officiel et nourrie des séances de la chambre, ne vote pas.
Suite demain.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911)

mardi 16 octobre 2012

Jules Renard vu par Jules Claretie 1/4

Un Jules Renard, avec l'acuité de son esprit et la précision de son style, eût fort bien analysé la différence qui existe entre un cœur simple par exemple et un cœur échauffé. Et il eût apporté dans son œuvre cette pitié qui nous émeut aux accents si poignants de Poil de Carotte. Une confession douloureuse et de la douleur sans phrases. Quelle vérité dans l'étude de cette âme d'enfant! Jacques Vingtras restait romantique en son ironique tristesse. Poil de Carotte est émouvant par sa résignation et son réalisme.
Jules Renard, fut un Parisien qui aimait d'amour la campagne, les champs, ou plutôt un campagnard qui aimait de Paris cette atmosphère électrique, cet air subtil, ce je ne sais quoi d'échauffant dont ne se peuvent passer ceux qui l'ont une fois respiré. Sa joie pourtant était de retrouver son coin de terre natale, son village, le logis nivernais qui, modeste, portait le même nom qu'un palais impérial: la "Gloriette". Il était maire de son village, comme l'avait été Sardou, mais ce n'est pas lui qui eût raillé "nos bons villageois".
Il aimait les paysans, et il en a parlé comme Michelet, avec moins de lyrisme et autant de sympathie profonde. Certaines de ces pages me font penser aussi à de telles confidences de P.-J. Proudhon, autre paysan parisiané. Jules Renard donnait volontiers à L'Écho de Clamecy de courts articles qui paraissaient le dimanche et n'étaient lus que par les Nivernais. Il les a réunis, voici deux ans, sous ce simple titre: Mots d'écrits, et je crois bien que le Berrichon Claude Tillier s'en fût enthousiasmé, et que Victor Lefebvre, laboureur, et Paul-Louis, la canonnier vigneron de la Chavonnière, les eussent trouver impeccable.
Suite demain.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911)

dimanche 7 octobre 2012

Journal du 7 octobre 1907

- Oui, en effet, dit Capus: Antoine m'a demandé une conférence pour le 31 octobre. Je lui ai répondu que je la ferai si je passe à l'Odéon ce jour-là, mais que je n'y viendrai certainement pas exprès. 
Il a plus que de l'esprit: il n'a plus de cœur.
Il a perdu la délicieuse défiance de la jeunesse.
- Penses-tu à l'Académie? lui dis-je.
- Je n'ai rien à faire: c'est le travail des autres. Claretie, Hervieu, Lemaitre, me disent que ça va bien. La première place d'auteur dramatique sera pour moi.
Il faut être de l'académie parce que cela met à l'abri des coups. Toi aussi, tu en seras, dans deux ou trois ans, quand ceux de la génération qui précède seront installés.
Ta place tout à coup sera prête. Tes Frères farouches, oui, un bon titre. Le mot est de La Bruyère. Oh! c'est très bien. C'est mieux que tout ce que tu as fait. C'est...c'est plus profond.
Je sens qu'il n'en a pas lu une ligne.