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dimanche 26 octobre 2014

Journal du 26 octobre 1893

Goncourt et Pottecher passent ensemble une saison à Vichy. Quand ils se quittent, Goncourt, par peur de l'ennui, effroi de la solitude, embrasse son jeune ami et pleure.
Dès que Pottecher suppose que Goncourt est revenu à Paris, il va le voir. Il trouve un homme de marbre, veiné de rouge, qui met longtemps à fondre, qui ne redevient qu'au dessert l'homme de Vichy.

jeudi 14 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 7/7

Suite d'hier
Tandis que sur la petite place peu à peu désertée, il contemple, selon son souhait, "de ses yeux de pierre le paysage et les choses que tant de fois ses yeux ont regardé", là-bas dans le cimetière campagnard, envahi par le crépuscule, au bord d'une tombe où une palme de bronze couvre quatre noms gravés sur une ligne de granit, sanglote à présent une inconsolable douleur. "Son survit dit-elle; oui, on me l'assure, et que c'est cet esprit dont je dois me souvenir avec un tendre orgueil. Mais n'est-ce pas lui, pourtant, lui à qui toute ma vie était liée, qu'ils ont couché là et qui ne se relèvera plus? Son esprit, ah! je sais bien que je puis en être fière; mais ce que mes lèvres embrassaient, c'était son front penché vers moi, c'étaient ses yeux à jamais fermés.
Le sifflement strident d'un train coupe cette plainte qui gémit à mi-voix; les croassements d'une volée de corbeaux, passant sur un ciel empourpré, rompent et referment le silence de la nuit qui tombe. Ferme coeur, secouez ce frisson. Il faut souffrir en silence l'inéluctable, savoir se taire, accepter, accepter, et, les yeux encore humides, sourire à cette gloire, qui rayonne, comme ce ciel mêlé d'or et de sang, sur l'ombre des tombeaux. C'est ainsi qu'il faut vivre....
Et tâcher de survivre, aussi.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d'Aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

mercredi 13 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice pottecher 6/7

Suite d'hier.
L'esprit n'est pas seulement le masque du coeur pour les cœurs qui, tout ensemble se connaissent trop sensibles et répugnent à étioler leurs sentiments; il est aussi une défense contre les changements et les contradictions de leur propre sensibilité, toujours inquiète en même temps qu'il la défend contre l'indiscrétion et la moquerie d'autrui. Enfin, un bon mot soulage d'une mauvaise pensée: on ne peut guère haïr l'adversaire qui vous a fourni l'occasion d'un trait réussi.
Cet ami, si sûr pour ceux dont la fidélité lui était certaine, parut parfois sévère pour ses amis; il y était en partie autorisé par la sévérité qu'il montrait pour soi-même. Certaines boutades à l'égard de camarades qu'il estimait, lui furent soufflées par une révolte de sa probité inflexible, qu'un renseignement de mauvaise source et trop vite accueilli alarma, ou par un démon ombrageux qui abusait parfois de sa nervosité. Mais il savait reconnaître ses erreurs et réparer ses injustices. Les déceptions que l'amitié lui donna produisirent en lui plus de tristesse que de rancune. Et si l'on découvre quelque malice dans ses épigrammes, quelque partialité dans ses colères, j'atteste qu'on n'y saurait reprocher nulle méchanceté.
Les discours sont finis, la musique s'éloigne, la foule paysanne qui a, en silence, assisté à ce spectacle, s'en va au bal ou au cabaret  continuer ses plaisirs. Qu'est-ce que ces "frères farouches" ont retenu de la cérémonie qu'ils contemplaient avec des faces lentes et des yeux écarquillés? Qu'ont-ils compris à cette glorification d'un des leurs? Peu importe. Et peu importe que tout ceci finisse par des chants d'ivrogne ce soir, le long de la petite rue où des chevaux de bois tournent entre des lanternes vénitiennes. La gloire, cela? Eh oui: un petit tas d'or, pour quelques riches, qui s'éparpille en billion entre les grosses mains populaires. "Un auteur est glorieux me disait-il lui-même,non quand on lit ses œuvres, mais quand on reconnaît son nom". Le nom de Jules Renard a passé, des lèvres de quelques artistes qui le chuchotaient jadis, sur des lèvres officielles qui l'ont consacré; et le voilà entré dans les oreilles de la foule, qui le répète comme un nom familier.
Suite demain.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d'aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

mardi 12 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 5/7

Suite d'hier.
Il pensait d'ailleurs qu'un petit jardin, où ne poussent que des roses de choix, sur des arbustes soigneusement taillés, vaut mieux que cent hectares de parc, ensemencés au hasard de plantes désordonnées et de fleurs capricieuses.
Le même tenace et constant labeur qui le harcelait dans son art, il le mettait à dominer sa nature, à équilibrer sa vie et son humeur, à diriger sa conduite. - une sensibilité extrêmement, j'allais dire atrocement vive, comme la sienne, ne prédispose pas un être au calme, ni à l'impartialité, ni au bonheur. Elle mènerait aisément celui qui ne réagirait pas sans cesse contre elle à devenir morose, quinteux, taciturne, et à exercer autour de lui une tyrannie accablante ou désolée.
Avant que le plus confiant amour lui eût assuré le douceur d'un foyer incomparablement calme et tendre, où toute sa vie se trouva bercée, et que ne comblera jamais le vide de sa mort, les circonstances de sa jeunesse, dont l'enfance de Poil de Carotte n'est, on le sait, qu'un évocation non amplifiée, expliquent assez cette formation d'un tempérament pessimiste: sans parler de quelque hérédité, qui y a concouru. Sa raison eut raison de ces influences délétères; et tant de tendresse, autour de lui, écarta les revenants. Mais il y fallait un effort sans cesse renouvelé. - Il se recréa de la tranquillité d'âme, de la confiance, de la joie; mieux, il en créa auprès de lui.
J'admirai souvent que ce sceptique, cet observateur sans illusion, acharné à voir clair en soi comme dans les autres, montrât un sécurité volontairement paisible à l'égard de la vie, et que, assailli de doutes, tourmenté de soucis, (soucis d'argent, pour la plupart, lui qui passait pour riche), il s'obstinât bravement, presque naïvement, à faire bon visage à l'existence, à affirmer sa foi dans l'homme et sa foi dans l'avenir.
Comme il arrive presque nécessairement à ceux qui, ayant passé par la souffrance, ne se laissent pas leurrer par la vie mais ont pris leur parti de vivre, l'ironie fut chez lui la revanche et le recours d'une mélancolie foncière, trop sage pour gémir et trop tenace pour abdiquer.
Suite demain.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d’aujourd’hui, n°7, octobre 1913.)

lundi 11 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 4/7

Suite d'hier.
Je me souviens de lui comme d'un compagnon avec qui l'on n'eut jamais de préoccupation basse ni de pensée douteuse. Son originalité ne me paraissait pas moins grande et d'un rare prix, quand je considérais en lui, un talent entièrement personnel et reconnu aussitôt comme classique dans l'anarchie de la littérature contemporaine, et un caractère d'une probité assez ferme pour imposer aux plus défaillants le respect de la probité.
Cette appréhension terrible en face de l’œuvre à entreprendre, ce recul de l'idée devant la plume, qui le tenaient parfois plusieurs jours, hésitant et pantelant, à sa table de travail, sans qu'il se décidât à écrire, tantôt il l'avouait non sans fierté, comme un témoignage de son extrême conscience artistique; tantôt il en éprouvait une sorte de honte et de remords, n'étant plus assuré si c'était chez lui la condition de sa force ou le signe de son infirmité. "qui sait? Peut-être suis-je simplement un paresseux?" disait-il.
Un paresseux? Lui qui n'a jamais rien distrait de sa vie à ce labeur douloureux qu'il préférait à toutes les jouissances de la fortune, à toutes les promesses mêmes du succès facile, de la célébrité rapide. Paresseux? Mais chez lui, l'idée du travail ne pouvait se séparer, à son insu, de l'idée de plaisir. Plus d'une fois je l'ai entendu s'écrier, quand il  découvrait quelque attrayant paysage, un pli de coteau ombragé d'arbres, un bouquet de sapins mirant dans l'eau le velours de leurs draperies:
- Quel bon cabinet de travail on se ferait ici!
Il savait ses limites. - Sans doute, pas plus qu'à nul homme, sûr de sa force intérieure et qui la bande vers le but, il ne lui convenait n'arrêter son regard sur les horizons qu'il n'atteindrait pas. Mais son besoin de vérité et la sincérité sévère de son analyse ne lui eussent pas permis d'ignorer que son champ avait des bornes et n'embrassait pas tout l'univers: moins encore de feindre qu'il l'ignorait, il disait: 
- Ma terre est circonscrite; mais je la cultive pour lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner.
Suite demain.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d'Aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

dimanche 10 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 3/7

Suite d'hier.
Discours, musiques, banquet, illuminations, rien n'a manqué au programme, pas même la présence d'un ministre; et l'on pouvait admirer dans le cortège, à côté du képi brodé d'argent d'un préfet, le képi brodé d'un général. La politique ne perdit pas l'occasion de s'y faire une place aux côtés et peut-être aux dépens de la littérature: mais après tout, dirait-elle, je n'étais pas une intruse. L'auteur de la Bigote, qui est aussi celui des Mots d'écrit, ne prétendit pas l'exclure de sa vie. Messieurs les curés le savent bien: et ils s'en souviennent.  Seulement, mon ami, vous l'entendiez un peu plus librement, et vous en tiriez moins de profit personnel que les politiciens qui se réclament aujourd'hui de votre autorité littéraire.
C'est là encore une concession sociale à laquelle nos mânes doivent se résigner: les partis accaparent, quand nous ne pouvons plus nous défendre, ceux d'entre nous qui répugnèrent le plus à se laisser, vivants, enrégimenter dans un parti. Toutefois vous n'auriez pas trouvé mauvais qu’on célébrât, devant votre image, la République, le progrès social et l'instruction laïque, ferme et décidé républicain que vous fûtes; et même il vous plairait assez, j'imagine, de savoir que l’École primaire fut largement représentée à la fête, - ne fût-ce que pour faire grogner un peu la chaire.
Vous ne me reprocheriez pas, je pense, d'avoir manqué à un engagement, en ne mêlant pas ma voix, ce jour-là, à celles du maître et des amis qui vous célébraient. Qu'aurais-je ajouté à leurs éloges? Ce que je pouvais dire, pour faire estimer davantage encore l'écrivain de qui je ne saurais séparer l'homme, est peu fait pour la place publique. La discrétion d'un confidence, livrée à quelques auditeurs attentifs et capables de la comprendre, convient mieux à l'idée que nous nous faisions l'un et l'autre de l'amitié. La nôtre n'était fondée ni sur des intérêts communs, ni sur une admiration mutuelle et sans réserve. 
Nous savions nous faire crédit de ce que, dans notre double effort vers un idéal d'art, chacun de nous n'eût pas entièrement compris ou approuvé dans l'autre, et même des défauts que nous nous connaissions. Il nous suffisait d'accorder notre conscience, de connaître notre sincérité. 
Suite demain.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d'aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

samedi 9 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 2/7

Suite d'hier.
- Je ne manquerai pas de faire connaître ce désir à vos concitoyens, quand la minute sera venue, et si je suis encore là; car je suppose bien que vous ma le communiquez avec cette intention?
Selon son habitude, quand il se moquait ainsi, son visage gardait un air sérieux; mais ses yeux avaient une petite lueur qui éclairait et rendait amicale son ironie.
- Et je vous charge aussi de prononcer mon éloge funèbre, lui dis-je, moitié plaisant, moitié sérieux.  Je ne suis pas sûr qu'il ne s'y glissera pas quelques critiques, mais je suis certain qu'il n'y aura pas de fautes de français.
- C'est entendu, et à charge de revanche, si je pars le premier.
Il est parti le premier, trop tôt, bien trop tôt. Et voilà qu'aujourd'hui, ma prédiction déjà se réalise.
Vous l'avez, Jules Renard, votre monument  de pierre et de bronze, au haut duquel le sculpteur a essayé de ressusciter votre insaisissable sourire, que la mort avait si terriblement figé. Il vous a, grâce à Dieu, épargné la redingote. Des poules de pierre blanche tendent le bec aux pieds du petit Poil de Carotte qui rappelle à la fois votre douloureuse enfance et la plus célèbre de vos œuvres; elles se trouveront, comme le dit votre bon "disciple", Henri Bachelin, mêlées aux vrais cocottes de chair et de plume qui viendront picorer sur cette petite place, derrière l'église, dont l'ombre, par derrière, s'étendra chaque soir pour vous prendre; mais vous ne la verrez pas, car vous lui tournez le dos. Et c'est dans votre village nivernais, au milieu de vos concitoyens, - de vos administrés, Monsieur le Maire, - que votre image habitera.
De tous les hommages que l'on pouvait vous rendre, c'est celui-là qui vous convenait le mieux et contre lequel vous n'auriez pas voulu vous défendre; je n'entends pas en moi votre ombre, railleuse et tendre, se plaindre. J'ai cru la voir pincer les lèvres et prendre des notes, à quelques détails de la cérémonie; mais en somme, elle a approuvé. C'est sur cette terre paysanne qu'il vous fallait, Parisien adopté par Paris, rattacher la dernière de vos racines, celle que la vie de l'art  maintient entre l'écrivain et l’œuvre, quand la mort a tout élagué. C'est de cette terre que vous tiriez le meilleur de votre originalité, le plus sûr de votre force; et c'est elle qui gardait le meilleur de votre amour.
Suite demain.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d'aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

vendredi 8 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 1/7

Au monument de Jules Renard
Il me dit un jour, devant un paysage montagnard dont la douceur un peu grave l'enchantait, sans lui faire oublier ni dépriser les tranquilles coteaux de sa Nièvre:
- Ça vous amuserait, vous, qu'on vous élevât un jour une statue? (On venait d'inaugurer je ne sais plus quel grand homme en marbre, et les journaux étaient pleins de cette gloire.) Voilà un honneur que je n'envie pas. D'abord, c'est généralement très vilain, ces monuments...S'imaginer soi-même, d'avance transformé en un de ces bonshommes de pierre qui ont des redingotes en métal jaune ou des pantalons de pierre plus raides que le pantalon de M. Lepic, quand il revenait de la chasse par les temps boueux; et penser qu'on restera là, un siècle, deux siècles, peut-être davantage, les bras croisés d'un air glorieux ou le menton appuyé pensivement dans la main, à attendre que la pluie vous lave le nez blanchi par la fiente des oiseaux...les pigeons sont si respectueux. - Quel rêve excitant! Et puis, il y a les cérémonies officielles, les discours, la musique avec la grosse caisse, des éloges à la fois insuffisants et outrés, des métaphores banales.. Si encore on pouvait  choisir son apologiste! Mais on risque de tomber très mal; par exemple...( Il cita des noms, que je passe). Croyez-vous que ça doive être agréable de s'entendre louer, sans pouvoir rien dire, par un orateur qui fait des fautes de français,
Et puis, et puis, tant de gens qui s'en fichent, des admirateurs qui n'ont jamais lu une ligne de vous, des curieux qui viennent là pour voir le député ou le ministre, de la poussière, des vanités...Cette forme de l’immortalité vous semble-t-elle souhaitable? Pour moi, je me tiendrai bien plus satisfait de laisser ma mémoire en quelques pages, quelques lignes même de bonne prose solide, fixées dans les anthologies.
- Pourtant, lui dis-je en le taquinant, si mêlés que soient ces honneurs, il vous faudra bien les subir. On ne vous demandera même pas votre avis.  L'écrivain appartient au public par ce seul fait que ce qu'il écrivit, il le fit imprimer. Je vois aussi bien que vous tout ce qu'il y a de blessant pour notre sensibilité dans ce cérémonial des glorifications funèbres: l'enterrement de Victor Hugo nous a montré comment la mascarade se mêlait au triomphe. Peut-être, négligeant tout ce qui ne pourra plus alors toucher nos nerfs délicats, devrions-nous ne retenir de ces honneurs que la considération d'une force, considérée par des hommes comme bienfaisante, qui s'impose à leur souvenir.
La statufication - pour employer ce terme affreux - m'inspirerait autant de répugnance qu'à vous -même, à supposer que mon ambition y pût jamais prétendre; et je me sentirais d'avance mal à l'aise sur un socle, au milieu d'une place publique. Et cependant, il ne me déplairait pas, je vous l'avoue,  si je méritais de ne pas périr tout entier, que mon souvenir fût conservé discrètement, par quelque marque sensible, dans un coin de ces forêts où je me suis promené souvent, sur le granit d'une roche que ne visiterait pas tout le monde. C'est peut-être une faiblesse: mais je ne suis pas insensible à la pensée qu'un témoignage d'affection pût m'être rendu, sur ma petite terre natale, par des hommes que j'aurais aimés.
Suite demain.
(Les Cahiers d'aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

vendredi 15 février 2013

Jules Renard vu par Han Ryner 2/3

  Sur Jules Renard et sur Vigny
Suite d'hier.
Il n'est pas question de prendre pour argent comptant tout ce que peux écrire Jules Renard. Ni ce que peut, dans l'occasion, écrire Jules Renard révisionniste de Jules Renard, si l'on peut dire.  Mais que de souffrance se cache derrière l'aigreur ou le dépit. "Un auteur dont le livre vient de paraître est un pauvre con stupide" écrit-il le 19 novembre 1908 à Edmond Sée. Et, au même, le 4 février 1909, il donnera ce conseil: "N'oubliez pas que vous ne serez jugé que par des cons." Il y a une sacrée part de vérité tant dans l'observation que dans le conseil, si dans un cas comme dans l'autre il faut se garder de généraliser. Un des plus méchants coup de patte de Renard est celui-ci, du 7 juin 1902: "Il me ferait regretter de ne pas avoir été antisémite." Il, c'est son ex-ami Marcel Schwob. Lorsque Schwob mourra, en 1905, il n'assistera à ses obsèques que pour rencontrer des confrères. C'est poussé par le même conformisme étudié qu’en 1909 il se rendra à l'enterrement de Catulle Mendès, autre juif qu'en fait Jules Renard a toujours méprisé. À la mort de Mendès, écrasé par un train, il ne lui ménage aucune petite méchanceté. "Pourquoi sa mort m'attristerait-elle, confesse-t-il sans détour: je lui fus toujours indifférent."
Humaniste à l'ironie grinçante, voire perfide, Jules Renard ne voyait dans les foules qui iront au cinématographe qu'un public vulgaire. C'était bien vu, cette fois encore.
Mais avec son caractère tout renardien, trop de ses bons et grands amis (Tristan Bernard, Léon Blum, Alfred Capus, Léon Daudet, Lucien Descaves, Marguerite Moreno, Maurice Pottecher, Rachilde, Ernest Raynaud, Marcel Schwob...) se trouveront un jour ou l'autre reléguée à une place beaucoup moins intime. Car le rouquin est tout susceptibilité. Aux noms que nous venons de citer, il faudrait en ajouter quelques-uns, ainsi que ceux de Romain Coolus, Louis Dumur, Léo d'Orfer, et aussi les Rostand, Edmond, Rosemonde et Maurice. Le nivernais Jules Renard a bel et bien appartenu au Tout Paris littéraire.
(Han Ryner, Les Messages de Psychodore, n°53, novembre 1992)

jeudi 13 décembre 2012

Jules Renard vu par Lucien Descaves 2/2

Suite d'hier.
Le dîner de janvier 1910 fut le dernier auquel participa Jules Renard. Il avait vendu "la Gloriette", (1) sa maison de Chaumot, dans la Nièvre, où sa mère était morte l'année précédente. (En fait, Jules Renard avait rendu la maison dont il était locataire.) La santé de Jules Renard était devenu inquiétante et j'avais accompagné chez lui le docteur Crépel, mon beau-frère. Il ne parut pas plus inquiet qu'un de ses confrères, consulté précédemment. Ni l'un ni l'autre n'avaient diagnostiqué l'artério-sclérose à laquelle le malade succomba trois mois après. A ce dernier dîner Goncourt, Renard avait approuvé l'intention de Geffroy et la mienne, de publier les inédits de Vallès, aux frais de l'Académie Goncourt. C'était sa réponse au badinage de Léon Daudet qui appelait Jules Renard Poil de Vallès, en souvenir de Jacques Vingtras enfant. Autant en emporte le vent...
Vers 1901, alors que je passais mes vacances à Gérardmer, je me rendis à Bussang avec ma femme pour assister à une représentation de Poil de Carotte, au théâtre de Bussang. J'y retrouvai Jules Renard et Maurice Pottecher, fondateur et animateur de ce théâtre. Maurice Pottecher devint aussitôt mon ami et je fus heureux, une quinzaine d'années plus tard, lorsque le hasard le fit habiter rue de la Santé, à deux pas de chez moi. Ce voisinage nous permit de fortifier une affection que le temps ni l'éloignement de Paris n'ont diminuée.
La version que Jules Renard donne de la mort de sa mère dans son Journal, m'apparaît aussi incertaine qu'à Antoine notre ami commun. Celui-ci reçut un jour une lettre de Renard, terminée par ce post-scriptum: "La vieille a encore fait des siennes;  elle s'est f... dans le puits." j'en aurais douté si Antoine ne m'avait dit: - Je voulais t'offrir une lettre de Jules Renard, mais elle a disparu avec toute ma correspondance lors de mon dernier déménagement, quand j'ai quitté Paris. Cette lettre n'avait d'ailleurs d'intéressant que le post-scriptum.
Et il m'en répéta les termes qu'il savait par cœur.
Renard laisse planer le doute sur la mort de sa mère: accident ou suicide. Il ne s'apparentait à Jules Vallès, si féroce pour ses parents, que pour amplifier. Je me suis souvent demandé si, possédant cette lettre de Jules Renard, je ne l'aurais pas brûlée; décision que ne prendra jamais l'amateur d'autographes qui l'aura achetée. L'obsession peut très bien avoir conduit Poil de Vallès à exagérer.
(1)  La "Gloriette" ne lui appartenant pas, il avait seulement cesser la location.
Fin
(Lucien Descaves, Mémoires d'un ours, p. 237)

mercredi 6 juin 2012

Jules Renard vu par Paul Claudel

J'ai connu Jules Renard tout au début de ma vie littéraire et je m'étais pris pour son talent d'une vive admiration... J'étais infiniment reconnaissant à Jules Renard, en tant que visuel et en tant que paysan, de sa vision précise et concrète des choses, de ses petits tableaux bien nets qui contrastaient avec la cuisine malpropre des naturalistes.
Je fus donc enchanté de faire sa connaissance par Marcel Schwob. Lui, Schwob, Pottecher et moi, et de temps en temps Barbusse, nous avions un déjeuner hebdomadaire au café d'Harcourt. Puis je suis parti pour l'Amérique en 1893.
C'est en rentrant en 1895 qu'eut lieu ce fameux dîner chez ma pauvre sœur Camille qu'il a décrit plutôt inexactement. Puis cinq ans en Chine. En rentrant je le trouvai ainsi que Pottecher fanatisé par l'affaire Dreyfus. À ce moment, je l'avoue à ma grande honte, j'étais plutôt antidreyfusard, mais surtout l'affaire ne m'intéressait pas et le parti auquel elle servait de drapeau me faisait horreur. Nous rompîmes.
(Lettre de Paul Claudel à Léon Guichard, 26 décembre 1930, extrait, Le Vigneron dans sa vigne.)

dimanche 27 mai 2012

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 2/2

Suite.
J'ai eu l'occasion de séjourner chez lui, et j'ai pu constater, dès le premier soir, sa peur maladive de l'orage, et la nervosité extraordinaire que l'orage provoquait en lui. Il y avait en lui un côté de malade - et l'ascendance...
On le trouvait assis dans sa robe de chambre. Il prenait quelques notes, découragé. On lui demandait des pièces, des articles. Il se sentait vidé. Et il le disait. Facilement ému.
"Il avait de l'esprit. Quelquefois lent à venir, le trait sortait toujours. Je me rappelle qu'à Bussang était venue une actrice extrêmement brillante, la maîtresse de Porto-Riche. On lui avait présenté Jules Renard, et pendant une demi-heure, il y avait eu entre elle et Jules Renard une escarmouche étincelante.
Il n'attacha aucune importance à la pièce que Jules Princet avait tirée des Bucoliques.
(Cité par Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard)

samedi 26 mai 2012

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 1/2

Je l'ai connu par Marcel Schwob...Les rapports avec lui étaient très difficiles. Tenez! Il était venu passer un mois à Gérardmer. Et je me rappelle que, le soir même de son arrivée, lui, ou moi, ou les enfants, prenaient des photographies. Une plaque vint à se casser. J'en donnai une explication que je croyais la bonne. Renard en donna une autre. Nous en vînmes à une discussion extrêmement pénible. Je m'en aperçus et lui dis: "Voyons! Renard, c'est stupide de discuter de cette façon pour si peu de choses...". Il n'en démordait pas et voulait repartir immédiatement. Alors, je me décidai à lui faire des excuses. Ma femme me disait: "Mais tu n'as aucune excuse à lui faire. Ce serait plutôt à lui..." En effet, il était évident que j'avais raison. Enfin, pour arranger les choses, il fallut les lui faire, et je vous assure qu'il ne me facilita nullement.
Il resta un mois à Gérardmer. C'est là qu'il conçut le Pain de ménage, qu'il écrivit à Gérardmer, ou immédiatement après Gérardmer. Le décor et la situation du Pain de ménage sont empruntés à Gérardmer. Il était dans la maison de campagne d'un ami, chez moi, et la situation des deux couples était la même: celle d'un double ménage d'amis. Je dis cela pour vous montrer comment il se servait toujours d'éléments réels, et transposait dans un décor observé des sentiments ou des situations ressentis ou observés ailleurs.
Suite demain.
(Cité par Léon Guichard, Dans la vigne de Jules Renard)

dimanche 15 janvier 2012

Monument Jules Renard

Le monument Jules Renard (Chitry-les-Mines). - Le sculpteur choisi pour l'exécution du monument est le statuaire nivernais Pourquet. Nous donnons ci-dessous l'état de la souscription. (Extrait).
Alapetite, résident général à Tunis, 50. - Romain Coolus, 50. - Mme et M. Maurice Pottecher, 100. - Mme Emile Zola, 50. - Romain Rolland, 20. - Courteline, 20. - Octave Mirbeau, 50. - Goujat, ancien député de la Nièvre, 10. - Henri Bachelin, 10. - Le Mercure de France, 50. - Alfred Vallette, 20. - Mme Suzanne Desprès, 50. - Alfred Athis, 50. - Maurice Le Blond, sous-préfet de Clamecy, 20. - Mme Marthe Brandès, 100. - Edmond Rostand, 300. - Thadée Natanson, 50. - Léon Blum, 50. - Robin, maire de Chitry-les-Mines, 50. - Roy Auguste, instituteur à Chitry, 10. - Sacha Guitry, 50. - Fernand Vandérem, 20. - Alexandre Natanson, 20. - Etc. Total jusqu'à ce jour...2.351, 55.
Mercure de France, 1er juin 1912, p. 667.