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dimanche 22 mai 2016

Journal du 22 mai 1891

Vu ce matin Barrès. La conversation sur Mallarmé. Cela rapportera des millions, le Grand Œuvre.  Mallarmé disant à sa femme et à sa fille: "Maintenant, vous pouvez y aller: je suis sûr de moi", et les deux femmes ont jeté par la fenêtre quelques sous.
- Mais où en êtes-vous du Grand Œuvre? lui dit Barrès.
- Tenez! dit Mallarmé en lui montrant sur sa table un amoncellement de papiers.
Il s'absente, et Barrès, curieux, feuillette: les copies des élèves de Mallarmé!
On ne peut pas fréquenter Mallarmé sans avoir du génie.
Une réunion des Symbolistes d'après Barrès. Dîner glacial. "Le continuateur de Pascal: Théodore de Banville", dit Morin. Éclats de rire. "Si nous ne voulons pas nous prendre au sérieux, allons-nous-en! dit l'un d'eux.
Finie, la forme du roman. Barrès méprise les paillettes de l'esprit. Ne refera plus de Renan et a préparé un "Taine en voyage" qu'il ne publiera pas.  N'aime que les idées, la métaphysique, qui le grise, et dont on peut jouir sans comprendre.
Prépare des dialogues à la Sénèque.

mardi 22 septembre 2015

Journal du 22 septembre 1892

Le dîner du Journal. Tous ces gens avaient un traité (à propos, où le nôtre avec la Russie?) qui leur assurait à chacun, chaque jour, la première colonne de la première page. Un calculateur habile établit que, si on réunissait bout à bout les copies d'une année, elles s'étendraient du restaurant à la prise de Constantinople.
Alphonse Allais écoutait son voisin en dormant. Maurice Barrès cherchait des idées générales dans la conversation de Métènier qui lui disait merde. Bernard Lazare promenait sa figure pareille à un abcès prêt à percer. D'Esparbès monta sur une table et dit son fait à Caïn. Les ventres haletaient comme la mer sur le rivage, et, au dessert,, plusieurs se reboutonnèrent.
Notre directeur se leva. Il lut des dépêches où quelques conviés s'excusaient de ne pas venir parce qu'il allaient ailleurs. Il nous assura que le succès du Journal était entre nos mains et qu'il ne fallait pas, en nous suçant les doigts, les ouvrir, de peur de le laisser couler.

mercredi 13 mai 2015

Journal du 13 mai 1898

On a vite touché le fond de l'ordure. Elles ne savent pas, ces dames combien vite un homme se lasse d'une grue. Pour les aimer, il faudrait d'abord leur coudre la bouche, et Marinette, dans son coin, a l'air d'une pudeur qui s'ennuie. 
Entre elles, elles se traitent minaudièrement de "vaches".
Celle-ci, qui ondule comme une anguille, aimerait à siffler, avec deux doigts dans la bouche, comme les petits voyous de la rue. Celle-là s'est fait suivre, à coups de clins d’œil, par Barrès, qui ne la connaît pas. elle ne voudrait pas coucher avec celui-là. Elle coucherait bien avec cet autre, et, si elle était mariée avec cet autre, elle le ferait cocu.
Elle chatouille le ventre de sa chienne.  Elle s'étonne que les femmes ne couchent pas plus souvent avec les singes.
Une certaine limite dépassée, il n'y a plus rien à dire, ni à faire, qui en vaille la peine. Quand une jolie bouche de femme a dit "merde", tout ce qu'elle peut dire après semble fade. L'art, c'est de le dire le plus tard possible, le grand art, peut-être de ne le dire jamais.
Et le mari écoute ça! Il a l'air un peu idiot. 
Elles se balancent sur un rocking-chair, à qui lèvera les jambes le plus haut. 
Et tout cela donne à ma petite Marinette une forte envie de pleurer.
Et, d'ailleurs, Rabelais les dégoûte.

mardi 16 décembre 2014

Journal du 16 décembre 1891

Je note que Barrès n'entretient que les amis qui peuvent lui être utiles. Je lui ai présenté Schwob, je l'ai fait dîner avec Schwob, ici, et, comme Schwob est directeur du Supplément de l’Écho, la suite se devine.

mardi 4 novembre 2014

Journal du 4 novembre 1889

Non, décidément, Barrès se retient trop. Il sera malade quelque jour. Sa sincérité contenue fera péter sa peau. Il mourra d'une conviction rentrée, étouffera de civilisation comme d'autres d'un manque d'air. Des sensations courtes rendues par des phrases brèves. Est-ce neuf, ce qu'il dit? Il dore la tranche des manuels classiques. Quand on a dit: "Il n'y a rien", une fois, une seule, n'est-ce pas suffisant? Restent les apparences, les belles et variées apparences qui composent un Univers bien assez réel pour notre petite vie jusqu'à notre petite et proche mort. Barrès, mon ami, déboutonnez-vous: vous sentez le concentré. On étouffe chez vous. Aérez.

vendredi 11 juillet 2014

Journal du 11 juillet 1892

Comme d'autres cherchent à se donner un front, Barrès coupe le sien en deux au moyen d'une mèche qui va de gauche à droite.

mardi 28 janvier 2014

Journal du 28 janvier 1906

Barrès. Article de Paul Bourget, Figaro du 28 janvier 1906.
Trois colonnes  pour dire à peu près ceci: que Barrès a élargi son moi jusqu'aux limites de sa petite patrie et à fait remonter sa propre expérience à l'histoire de ses ancêtres.
Et on y lit que Barrès est un autoclinicien, qu'il a démêle le syndrome de notre maladie, que, son moi, il ne le considère plus comme un phénomène premier, mais comme un phénomène conditionné. Il ne faut pas séparer son moi: il faut le raciner. Il essaie d'être individualiste pour être traditionaliste, ou, plutôt, l'individu...Ah! pions!

vendredi 29 novembre 2013

Journal du 29 novembre 1890

Barrès a rencontré la meilleure manière d'être neuf: c'est de compliquer l'expression des choses anciennes.

jeudi 28 février 2013

Jules Renard vu par Gabriel Reuillard 4/4

Suite d'hier.
Et moi je déclare:
Que je suis écœuré à plein cœur, à cœur débordant par la condamnation de Zola;
Que je n'écrirai plus jamais une ligne à l'Écho e Paris;
Que M. Fernand Nau est, physiquement, un des plus petits hommes que je connaisse, mais que à force de platitude dans ses déclarations à ses abonnés, il arrive à paraître encore plus petit;
Qu'ironiste par métier, je deviens tout à coup sérieux pour cracher à la face de notre vieux pantin national, M. Henri Rochefort;
Que le professeur d'énergie Maurice Barrès n'est qu'un Rochefort de peu de littérature et de moindre aplomb, et qu'il fera tant que les électeurs ne voudront plus de lui pour conseillé municipal enfariné;
Que M. Drumont n'a aucun talent, aucun, et qu'on s'apercevra que le joujou antisémite se cassera dans sa main;
Que si le Figaro ne se hâte pas de s'appeler le Bartholo, l'ombre de Beaumarchais ne peut manquer de venir lui tirer les oreilles;
Que fier de lire dans leur texte les Français: Racine, La Bruyère, La Fontaine, Michelet et Victor Hugo, j'ai honte d'être un sujet de Méline.
Et je jure que Zola est innocent.
Et je déclare:
Que je n'ai pas de respect pour nos chefs d'armée qu'une longue paix a rendus fiers d'être soldats;
[...] Je déclare que je me sens un goût subit et passionné pour les barricades, et je voudrais être un ours afin de manier aisément les pavés les plus gros que, puisque nos ministres s'en fichent, à partir de ce soir je tiens à la République qui m'inspire un respect, une tendresse que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot justice est le plus beau de la langue des hommes, et qu'il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus..."
Tout le morceau est sur ce ton. L'homme de cœur, qui se dérobait par pudeur derrière l'humoriste délicat, sort, poitrine en avant, crie sa haine, sa foi. Renard pouvait se payer le luxe, le grand luxe de l'indépendance. Il pouvait aussi se le refuser. Il n'a pas hésité. C'est un luxe qui coûte cher, ou plus exactement qui ne rapporte qu'à longue, longue échéance - après la mort - encore à condition d'avoir un grand, grand, grand talent.
Dieu Merci, c'est le cas pour Renard. Justice - le plus beau des mots de la langue des hommes, comme il dit - lui est enfin rendue.
Son nom, son œuvre - et son exemple - sont imposés.
(Gabriel Reuillard, Les Maîtres de la plume, avril 1929.)

vendredi 16 novembre 2012

Jules Renard vu par Léon Daudet 2/2

Suite d'hier.
Celui qui le tira de la gêne fut Lucien Guitry, aidé de sa belle amie Marthe Brandès. Ils lui firent mettre au théâtre, ce petit chef d-œuvre à la Vallès, Poil de Carotte et s'ingénièrent à lui rendre moins âpre sa vie littéraire, où il se comportait comme un enfant. Quel être délicieux, ce Guitry, et quel malheur qu'il soit parti si tôt, laissant d'ailleurs ce fils incomparable, notre Calderon, comme cela ce saura plus tard!
Guitry avait adopté Rostand, qui, lui, était prétentieux et assommant - "immangeable", disait Capus - , et Renard, privé de succès, vivait ainsi dans la compagnie de l'auteur neurasthénique de Cyrano, dont il n'aimait guère la grande habileté dramatique, sans poésie. J'ai oublié de dire que Renard était fanatique de Victor Hugo et ne supportait pas, à son sujet, la moindre restriction. En outre,  Renard ne voulait pas qu'on put attribuer au triomphe à mille cymbales de Rostand, le peu de goût qu'il avait au fond pour ses œuvres, et il se forçait à en faire l'éloge, ce qui était bien amusant.
Puis, de temps en temps, dans l'intimité, il se débondait tout à coup. S'il s'agissait de Rostand, par hasard, au Goncourt, Huysmans, de sa bouche amère et fertile en jugements abrupts, laissait tomber sa formule habituelle : "Ah! c'est un bien déconcertant salaud!" Mirbeau, en se rongeant les ongles, acquiesçait. Barrès n'avait pas plus de goût pour Renard que Renard n'en avait pour Barrès. Barrès disait de Renard: "C'est un jardinier." et me demandait quand nous dînions ensemble de ne pas le mettre à côté de lui: "Il me donnerait des coup de pied sous la table."
Chose curieuse, Renard, à l'académie Goncourt passa à peu près inaperçu. Il arrivait, jaune et creusé, s'asseyait, tirait de sa poche une liste de candidats possibles, la lisait. On ne lui prêtait aucune attention. Alors il repliait son papelard, avec une certaine humeur, serrait quelques mains, puis s'en allait, le front en avant, comme un santon de la nuit de Noël. Il était sans communication avec son prochain et d'accord avec des fourmis qui, d’après lui, étaient toujours 3333. C'était un grand qualitatif borné et comme étouffé par les qualitatifs de notre époque. Je pense, avec tendresse, à lui bien souvent.
(Léon Daudet, Action française, 20 décembre 1938.)

dimanche 4 novembre 2012

Journal du 4 novembre 1889

Non, décidément, Barrès se retient trop. Il sera malade quelque jour. Sa sincérité contenue fera péter sa peau. Il mourra d'une conviction rentrée, étouffera de civilisation comme d'autres d'un manque d'air. Des sensations courtes rendues par des phrases brèves.
Est-ce neuf, ce qu'il dit? Il dore la tranche des manuels classiques.  Quand on a dit: "Il n'y a rien", une fois, une seule, n'est-ce pas suffisant? Restent les apparences, les belles et variées apparences qui composent un Univers bien assez réel pour notre petite vie jusqu'à notre petite et proche mort.
Barrès, mon ami, déboutonnez-vous: vous sentez le concentré. On étouffe chez vous. Aérez!

samedi 2 juin 2012

Portrait atypique de Barrès

Claire Bompaire-Evesque rapporte que "Renard s'est intéressé à Barrès beaucoup plus que Barrès à Renard". (Jules Renard et Maurice Barrès, Actes du colloque Un oeil clair pour notre temps, publié par "Les amis de Jules Renard", volume hors-série, année 2011.)
C'est une bonne raison pour s'intéresser à la parution de la biographie de Barrès ainsi annoncée par le Figaro littérairePortrait atypique de Barrès.
"Vingt-cinq ans après une première biographie imposante, François Broche a remis son Maurice Barrès sur le métier. Il publiera en septembre, chez Bartillat, un Barrès plus inattendu, à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance de l'auteur d'Amori et dolori sacrum. Un portrait qui insistera sur les aspects méconnu de l'écrivain, notamment son ascendance auvergnate, sa filiation lorraine, son amitié avec Gualta, sa passion pour l'Orient et l'Espagne."
(Figaro littéraire, p. 3, jeudi 31 mai 2012.)

jeudi 3 mai 2012

Jules Renard / Louis-Ferdinand Céline

On a fait des études sur Renard et Gide, Renard et Daudet, Renard et Barrès, Renard et Proust, etc. 
Personne n'a pas encore fait le parallèle entre l'imaginaire dans les ouvrages autobiographiques de Jules Renard et dans ceux de Louis-Ferdinand Céline. Entre Poil de Carotte et Mort à crédit. Quelles sources d'inspiration communes, quelle part faite à l'affabulation chez chacun? 
Cela viendra, comme viendra aussi une étude sur leurs veuves respectives: "Lucette (Mme Céline) est une veuve assez exemplaire, qui a toujours défendu son mari et son œuvre;" "elle n'a rien de la veuve abusive qui ne laisse rien passer." (François Gibault et David Alliot, Le Journal du dimanche, 29 avril 2012, p.20).
En attendant, les curieux liront Madame Céline, route des Gardes, par David Alliot, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 144 p., en librairie le 15 mai 2012.
T.J.

lundi 12 mars 2012

Jules Renard par lui-même 4/6

Le renanisme. – Mon père, ayant lu la Vie de Jésus, que je lui avais prêtée, me dit : « Mais enfin, d’après ton monsieur Renan, Jésus-Christ était-il un dieu ou n’était-il pas un dieu ? »
Je crois qu’on peut aimer Renan comme les plus grands, et tout de même lui reprocher un peu son renanisme…
MM. Paul Desjardins et Melchior de Vogüé. – Je ne connais pas.
M. Bourget. – Je ne connais plus.
Le nationalisme. – Barrès le dit mort. Et je renonce à dire du mal de Barrès. Ça ne m’amuse plus. Gloire à cet homme qui nous donne de si lumineuses fêtes d’art avec des idées si obscures !
Mais ne pardonnons pas au nationalisme de nous avoir pris Jules Lemaître. Ça, ce fut une brisure douloureuse, une rupture (que Lemaître ne se fâche pas, j’ose le dire) de famille.

Le mercantilisme, la pornographie. – Ah !  ma foi, je les excuse. Cette indulgence, d’ailleurs, ne m’est pas naturelle. C’est le fruit de ma raison, et elle m’échappe à chaque instant.
Combien de fois n’ai-je pas désiré me vendre, à tout prix ? il y a de la pornographie dans l’Ecornifleur. Ça ne m’a servi à rien. Je ne recommencerai donc plus ; mais l’immoralité des autres ne me gêne pas, à condition qu’elle ne prenne pas des airs de vertu.
Les amateurs. – Je vous répète qu’il n’y a que le talent qui compte.
J.R.    Suite demain