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jeudi 28 février 2013

Jules Renard vu par Gabriel Reuillard 4/4

Suite d'hier.
Et moi je déclare:
Que je suis écœuré à plein cœur, à cœur débordant par la condamnation de Zola;
Que je n'écrirai plus jamais une ligne à l'Écho e Paris;
Que M. Fernand Nau est, physiquement, un des plus petits hommes que je connaisse, mais que à force de platitude dans ses déclarations à ses abonnés, il arrive à paraître encore plus petit;
Qu'ironiste par métier, je deviens tout à coup sérieux pour cracher à la face de notre vieux pantin national, M. Henri Rochefort;
Que le professeur d'énergie Maurice Barrès n'est qu'un Rochefort de peu de littérature et de moindre aplomb, et qu'il fera tant que les électeurs ne voudront plus de lui pour conseillé municipal enfariné;
Que M. Drumont n'a aucun talent, aucun, et qu'on s'apercevra que le joujou antisémite se cassera dans sa main;
Que si le Figaro ne se hâte pas de s'appeler le Bartholo, l'ombre de Beaumarchais ne peut manquer de venir lui tirer les oreilles;
Que fier de lire dans leur texte les Français: Racine, La Bruyère, La Fontaine, Michelet et Victor Hugo, j'ai honte d'être un sujet de Méline.
Et je jure que Zola est innocent.
Et je déclare:
Que je n'ai pas de respect pour nos chefs d'armée qu'une longue paix a rendus fiers d'être soldats;
[...] Je déclare que je me sens un goût subit et passionné pour les barricades, et je voudrais être un ours afin de manier aisément les pavés les plus gros que, puisque nos ministres s'en fichent, à partir de ce soir je tiens à la République qui m'inspire un respect, une tendresse que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot justice est le plus beau de la langue des hommes, et qu'il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus..."
Tout le morceau est sur ce ton. L'homme de cœur, qui se dérobait par pudeur derrière l'humoriste délicat, sort, poitrine en avant, crie sa haine, sa foi. Renard pouvait se payer le luxe, le grand luxe de l'indépendance. Il pouvait aussi se le refuser. Il n'a pas hésité. C'est un luxe qui coûte cher, ou plus exactement qui ne rapporte qu'à longue, longue échéance - après la mort - encore à condition d'avoir un grand, grand, grand talent.
Dieu Merci, c'est le cas pour Renard. Justice - le plus beau des mots de la langue des hommes, comme il dit - lui est enfin rendue.
Son nom, son œuvre - et son exemple - sont imposés.
(Gabriel Reuillard, Les Maîtres de la plume, avril 1929.)

mardi 25 septembre 2012

Jules Renard vu par René Boylesve 1/3

 L'art de jules Renard
Il faut, pour bien goûter Jules Renard, consentir à admettre une littérature qui est l’antipode de notre romantisme, une littérature sans geste, sans "drapés" et sans cris, où tout se passe à l'intérieur. Jules Renard dans ses plus fortes pages, est l'auteur le moins propre à piquer la curiosité superficielle  et le plus sûrement destiné à retenir l'intérêt profond et durable. Ce n'est que moelle. On peut dire aussi que c'est de la littérature "d'homme"; avant tout, point de mensonges et point de mollesse. Il a écrit lui-même dès ses débuts: "Et, surtout, il ne faut jamais tricher." C'est de la littérature de témoin, sous la foi du serment.
Jules Renard est surtout connu par Poil de Carotte, sorte de tragi-comédie où l'amertume et le rire sont si étroitement mêlés qu'elle étonne, comme une œuvre sans pareille; et par ses Histoires Naturelles qui, si je suis bien informé, sont apprises par cœur dans les écoles, avec les fables de La Fontaine. La profusion d'images d'éclatantes couleur - à mon gré, parfois trop satisfaites d'elles-mêmes - dont le style de ce dernier livre est tout entier composé a procuré un si vif agrément chez les lecteurs de tout âge et de toute condition qu'une renommée quasi populaire a salué Jules Renard comme un de nos plus brillants humoristes. Quoique ce titre n'ait rien qui dépare, il ne semble pas juste dans le cas présent, et il offre le danger d’exalter les paillettes d'un très riche talent au détriment de l'âpre génie du poète qui a écrit le Vigneron dans sa vigne, les Bucoliques et Ragotte.
Suite demain.
(René Boylesve, Les Annales politiques et littéraires, 29 mai 1910)

samedi 7 janvier 2012

Journal du 7 janvier 1899

La Fontaine. Individuellement, ses animaux sont vrais, mais leurs rapports sont faux. La carpe a bien l'air d'une commère, avec son dos rond de vieille femme, mais elle ne fait pas mille tours avec le brochet son compère: elle le fuit comme son ennemi mortel.