vendredi 26 octobre 2012

Jules Renard vu par René Benjamin 2/10

Suite d'hier.
Voilà comment il était fait. Il tenait passionnément à un mot, un pauvre mot. Il passait toute une journée à y penser, à le désirer, à le regretter, à le vouloir, à se dire: " Comme ça ferait bien..., dans mon livre!"
Un mot, hélas! ce n'est qu'un mot, c'est-à-dire rien du tout! "Des mots, des mots!"  s'écriait Hamlet. Nous vivons dans un pays où il y a pas mal de gens d'esprit, surtout dans cette capitale où tout le monde se donne rendez-vous. Or, si le pays meure de quelque chose, vous savez bien que c'est d'avoir trop d'hommes qui font des mots! Les avocats en font, au lieu d'être  vrais et de sauver leurs clients. Les magistrats en font, au lieu d'être justes et d'appliquer la loi.  Les médecins en font...sur les morts. Les parlementaires...sur la vie du pays.  Et les romanciers et les auteurs dramatiques en font, au lieu de faire de vrais pièces et de vrais romans. c'est effrayant! Sort malheureux de Jules Renard! 
Bien supérieur aux mots qu'il faisait, il a pourtant, tout au long de sa vie, fait des mots, en étant jaloux de ceux qui en faisaient d'autres.  Mais nous, lecteurs, que disions-nous? Nous disions: "Grand Dieu, que ça m'est égal!" Dix mots de plus  dans un livre, cela ne fait pas un bon livre! Vous n'avez, en rentrant chez vous, qu'à lire Manon Lescaut, il n'y a pas un mot d'esprit, et ce poète n'était pas une buse!
Messieurs, l'esprit ne compte pas! L'intelligence et le cœur, oui; mais les petits mots, plaisanterie!  Et je m'apitoie sur Jules Renard qui a passé sa vie, volontairement à se diminuer de la sorte.
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

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