jeudi 9 avril 2015

Le fils de Philippe

Le petit Joseph n’ira plus à l’école, parce qu’il en sait assez long, et il a profité hier de la grande louée de Lormes pour se louer. Il gardera les moutons du fermier Corneille. Il est nourri et blanchi. On lui donne cent francs par an et les sabots. Il couchera dans la paille, près de ses moutons, et il sera debout avec eux, dès trois heures du matin. 
— Je me suis loué du premier coup, dit-il avec fierté. Il portait un flocon de laine à sa casquette, ce qui signifiait : « Je me loue comme berger ». Ceux qui veulent se louer comme moissonneurs ont un épi de blé à la bouche. Les charretiers mettent un fouet à leur cou. Les autres domestiques se recommandent par une feuille de chêne, une plume de volaille ou une fleur. Joseph arrivait à peine sur le champ de foire que le fermier Corneille l’attrapa :
— Combien, petit ? Joseph ne dit pas deux prix. Il dit : « Cent francs », et le fermier le retint. Et comme Joseph oubliait de jeter par terre la laine de sa casquette, on l’arrêtait encore. Il se serait loué vingt fois pour une et chacun voulait l’avoir parce qu’il était doux de figure. Il s’amusait bien en se promenant. Au retour, il eut de la tristesse, mais son père Philippe le consola :
 — Écoute donc, bête, tu seras heureux comme un prince ; tu auras un chien ; tu partageras avec lui ton pain et ton fromage, et il ne voudra suivre que toi.
 — Oui, dit Joseph, et je l’appellerai Papillon ! 
(Jules Renard, Bucoliques, les Philippe, § 13.)

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