dimanche 10 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 3/7

Suite d'hier.
Discours, musiques, banquet, illuminations, rien n'a manqué au programme, pas même la présence d'un ministre; et l'on pouvait admirer dans le cortège, à côté du képi brodé d'argent d'un préfet, le képi brodé d'un général. La politique ne perdit pas l'occasion de s'y faire une place aux côtés et peut-être aux dépens de la littérature: mais après tout, dirait-elle, je n'étais pas une intruse. L'auteur de la Bigote, qui est aussi celui des Mots d'écrit, ne prétendit pas l'exclure de sa vie. Messieurs les curés le savent bien: et ils s'en souviennent.  Seulement, mon ami, vous l'entendiez un peu plus librement, et vous en tiriez moins de profit personnel que les politiciens qui se réclament aujourd'hui de votre autorité littéraire.
C'est là encore une concession sociale à laquelle nos mânes doivent se résigner: les partis accaparent, quand nous ne pouvons plus nous défendre, ceux d'entre nous qui répugnèrent le plus à se laisser, vivants, enrégimenter dans un parti. Toutefois vous n'auriez pas trouvé mauvais qu’on célébrât, devant votre image, la République, le progrès social et l'instruction laïque, ferme et décidé républicain que vous fûtes; et même il vous plairait assez, j'imagine, de savoir que l’École primaire fut largement représentée à la fête, - ne fût-ce que pour faire grogner un peu la chaire.
Vous ne me reprocheriez pas, je pense, d'avoir manqué à un engagement, en ne mêlant pas ma voix, ce jour-là, à celles du maître et des amis qui vous célébraient. Qu'aurais-je ajouté à leurs éloges? Ce que je pouvais dire, pour faire estimer davantage encore l'écrivain de qui je ne saurais séparer l'homme, est peu fait pour la place publique. La discrétion d'un confidence, livrée à quelques auditeurs attentifs et capables de la comprendre, convient mieux à l'idée que nous nous faisions l'un et l'autre de l'amitié. La nôtre n'était fondée ni sur des intérêts communs, ni sur une admiration mutuelle et sans réserve. 
Nous savions nous faire crédit de ce que, dans notre double effort vers un idéal d'art, chacun de nous n'eût pas entièrement compris ou approuvé dans l'autre, et même des défauts que nous nous connaissions. Il nous suffisait d'accorder notre conscience, de connaître notre sincérité. 
Suite demain.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d'aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

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