jeudi 8 novembre 2012

L'homme ligoté

Suite d'hier.
Pourtant, à la source de cette affreuse image, on devine  comme une appréhension immédiate d'une certaine nature. Il y a en effet quelque chose de nauséabond dans l'existence en plein soleil de buissons poussiéreux et tout poisseux de sève.
Ces plantes attiédies sont déjà des tisanes, et pourtant toutes les poussières blanches de l'été coagulent sur elles. C'est ce qu'un Francis Ponge, de nos jours, rendrait admirablement. La tentative de Renard avorte, au contraire, avant même qu'il se soit rendu compte de ce qu'il voulait faire, parce qu'elle est viciée à la base. il eût fallu se perdre, aborder seul l'objet. Mais Renard ne se perd jamais. Voyez-le courir après le ruban rouge, pleurer d'émotion quand enfin on le lui donne: il peut bien s'évader par instants vers l'imaginaire, il faut à cet homme là la protection de la science et de tout l'appareil social.
S'il avait refusé l'évasion, comme Rimbaud, s'il s'en était pris directement à la prétendue "réalité", s'il  en avait fait éclater les cadres bourgeois et scientistes, il eût peut-être atteint l'immédiat proustien ou le surréel du Paysan de Paris, il eût peut-être deviné cette "substance" que Rilke ou Hofmannsthal cherchaient derrière les choses. Mais il n'a pas même su ce qu'il cherchait; et s'il est à l'origine de la littérature moderne, c'est pour avoir eu le pressentiment vague d'un domaine qu'il s'est interdit.
A suivre.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947.)

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