mercredi 7 novembre 2012

L'homme ligoté

Suite du 23 octobre.
Il écrit en 92: "Remplacer les lois existantes par des lois qui n'existeraient pas."
Et c'est ce qu'il fait dans chacune de ses comparaisons, puisqu'il met d'un côté la loi vraie, l'explication scientifique, et de l'autre, la loi qu'il invente. Il notera que "s'évanouir, c'est se noyer à l'air libre", il en viendra à trouver "délicieux" un mot de Saint-Pol-Roux: "Les arbres échangent des oiseaux comme des paroles"; il finira par écrire: "Les buissons semblaient saouls de soleil, s'agitaient d'un air indisposé et vomissaient de l'aubépine, écume blanche." Ce qui est positivement affreux et ne signifie rien, parce que l'image se développe par son propre poids. 
On notera le "semblaient", destiné à rassurer le lecteur et Renard lui-même en les avertissant tout de suite qu'ils demeureront dans le domaine de la pure fantaisie, que les buissons ne vomissent pas. On notera aussi la juxtaposition maladroite du réel et de l'imaginaire: "L'aubépine, écume blanche." Si Renard compare  cette mousse fleurie à une écume, ce n'est pas sans l'avoir d'abord nommée, rattachée à une famille, à un genre, à un règne. Et, par là même, il annule son image, il l'irréalise. C'est ce qu'il prenait pour de la poésie: c'en était tout juste le contraire; il n'y a de poésie que lorsqu'on refuse toute valeur privilégiée à l'interprétation scientifique du réel et qu'on pose l'équivalence absolue de tous les systèmes d'interprétation.
Suite demain.
(Jean-Paul Sartre, situations I, Gallimard, 1947.)

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