jeudi 15 novembre 2012

Jules Renard vu par Léon Daudet 1/2

Mme Jules Renard, femme charmante, délicate, et adorée de son difficile époux, a-t-elle eu raison de détruire quelques passages acerbes des Mémoires de son mari? Certainement oui et loin d'être une "veuve abusive", comme dit de Monzie dans son beau livre, elle a été, en cela, une veuve prévoyante et prudente. En effet, l'auteur de Poil de Carotte était un écrivain d'humeur - j'ajouterai d'humeur massacrante - et quand il s'irritait  contre l'un ou l'autre, c'était en traits de feu. Puis il le regrettait. 
Je l'ai beaucoup connu et fréquenté à ses débuts, car il était fort amusant, se fichait du tiers et du quart et était animé de deux passions: l'encre et l'épée. J'allais le prendre chez lui, rue du Rocher, où il habitait avec les siens, une petite boite à mouches. Nous allions faire des armes ensemble et nous revenions boire, en devisant, un verre ou deux d'un vin blanc exquis et frais, de son patelin. Par la suite, il fut des nôtres à l'Académie Goncourt et je le vois toujours, avec sa tête flambante et cabossée à la Rochefort, donnant son avis sur tous les candidats. Il avait horreur de Mirbeau, dont il a fait un portrait atroce dans son  "Journal", que Mme Renard n'a pas déchiré. 
Il était passionnément républicain, avec des arguments à la Homais et il me disait: " Je voudrais pouvoir vous détester. Mais cela m'est difficile". Je lui répondais: "Je m'en fiche et je vous aime bien". C'était vrai. Ce fut un de nos bons écrivains, un homme de métier, loyal et griffu. Il faisait du grand avec du petit. Il accueillait, comme Mirbeau, avec facilité les ragots, les choses qu'un homme digne de ce nom n'écoute pas. Je n'y ai jamais prêté mes oreilles.
Suite demain.
(Léon Daudet, Action française, 20 décembre 1938.)

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