mardi 23 octobre 2012

L'Homme ligoté

Suite d'hier.
On nomme d'abord la bête, on nous décrit en termes précis son mouvement et on va même, par delà les apparences, jusqu'à supposer ce qu'on ne voit pas, car les expériences antérieures, comme aussi bien les monographies des spécialistes, nous enseignent que les araignées se promènent au bout d'un fil. Rien de plus rassurant, de plus positif que ce premier membre de phrase.
Le second, avec le mot de "nager", a pour fonction, au contraire, de rendre la résistance  insolite que l'air semble opposer à l'araignée, fort différente de celle qu'il oppose, par exemple, à l'oiseau, à la mouche. Seulement, celui-ci est annulé par celui-là. Puisqu'on nous fait savoir que l'araignée glisse au bout du fil, puisqu'on nous révèle l'existence de ce fil que nous ne voyons pas, puisqu'on nous donne à entendre que c'est là la réalité, le vrai, l'image reste en l'air, sans base solide, elle nous est dénoncée, avant même que nous la connaissions, comme une traduction mythique de l'apparence, quand ce n'est pas comme une pure irréalité, bref, comme une fantaisie de l'auteur. Ainsi introduit-on un temps fort et un temps faible dans la phrase, puisque le premier terme est solidement piété dans un univers social et scientifique que l'auteur prend au sérieux, tandis que le second s'achève dans en gracieuse fumée.
C'est là le gauchissement qui menace toutes les images de Renard et qui les détourne vers la "cocasserie", la "gentillesse", qui en fait autant d'évasions hors d'un réel ennuyeux et parfaitement connu vers un monde parfaitement imaginaire qui ne peut en rien éclairer la prétendue réalité.
A suivre.
(Jean-Paul Sartre, situations I, Gallimard, 1947.)

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