vendredi 19 octobre 2012

Jules Renard vu par Jules Claretie 4/4

Suite d'hier.
Et le Jean Morin ami de l'écrivain, le laboureur lamartinien, ne songe pas à cette Académie qui va élire aujourd'hui deux membres nouveaux. Je sais des cousins de Jean Morin qui sont plus ambitieux. Un très brave homme, que je ne nommerai point, m'écrit le plus naïvement du monde: " Monsieur, je vous en prie, je suis ancien soldat et médaillé de la médaille militaire (comme M. Melchior de Vogüé). J'ai tous mes papiers et tous mes certificats. Parlez de moi à vos amis. Faites-moi nommer à l'Académie. Je vous serai reconnaissant de m'annoncer la nouvelle vendredi matin. Je l'attends avec impatience. Ayez la bonté de faire imprimer cent ou cent cinquante bulletins à mon nom et de les distribuer autour de vous. Je vous rembourserai après l'élection cette petite dépense. Votre reconnaissant..."
Et en post-scriptum: "Je pourrais faire agir des protecteurs. J'aime mieux pas!"
Oh! ce post-scriptum! Tout l'esprit de la France contemporaine est là. On ne croit qu'aux protections, on n'a foi que dans les recommandations. Être pistonné, comme disent les candidats. Avoir un piston! Tout candidat évincé crie à l'intrigue. Le brave ancien troupier qui demande une place à l'Académie, comme il demanderait une recette buraliste, est d'ailleurs un respectueux et un croyant. Il pourrait mettre en mouvement des pistons. Il "aime mieux pas". Mais comme il a les plus grandes chances de n'être point nommé, peut-être deviendra-t-il aigri et criera-t-il  au népotisme. Alors en avant les pistons! En avant les protecteurs! En avant les apostilles!
La chèvre de Jules Renard, aussi brave et batailleuse que la chèvre de M. Seguin, rencontrera peut-être un jour, dans la grand'rue de son village nivernais, des requêtes pareilles à celle de mon candide correspondant et elle les broutera bien vite, comme les affiches de l'Officiel. C'est ce qu'elle aura de mieux à faire.
Fin.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911) 

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