mercredi 17 octobre 2012

Jules Renard vu par Jules Claretie 2/4

Suite d'hier.
L'auteur des Mots d'écrit - dont on doit publier dans les Cahiers nivernais un volume de discours, discours d'un maire de village à ses administrés, sortes de causeries de plein air au seuil de quelques fermes - se plait à tracer des silhouettes de paysans et de paysannes, d'humbles et curieuses scènes et croquis d'élection à Chaumot ou à Chitry, et l'observateur pénétrant qu'est Jules Renard nous trace là une série de tableaux quasi intimes qui donneront à l'avenir de précieux renseignements sur l'état d'âme des ruraux de notre temps. C'est le brave homme d'électeur qui, sur la route qui mène au scrutin, crie avec "une colère amusante contre lui-même":
- Je ne veux plus voter comme une bête! Je ne veux plus voter comme une bête!
C'est la pauvre femme abandonnée qui, mère de quatre enfants, est forcée de quitter le village nivernais où elle est réfugiée et d'aller ailleurs, par les chemins, pourquoi? Parce qu'on dit d'elle, en ce petit pays: "C'est une étrangère!"
C'est une distribution de prix dans une école communale, où les prix sont trop peu nombreux parce qu'on n'a pas assez d'argent, et où les livrets de caisse d'épargne manquent parce que personne n'en offre. Et on distribue des paroles et du vent à ces petits (ô Poil de Carotte!) qui attendent vainement de beaux livres, des images et des couronnes.
C'est la constatation de la pénurie de lecteurs que rencontre le Journal officiel, édition des communes affichée au mur des mairies. Seules les chèvres en font leur profit. "L'une d'elles n'en rate pas un numéro. Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant sur l'affiche, remue ses cornes et sa barbe, agite la tête de droite à gauche, comme une vieille dame qui lit, et rien ne nous autorise à croire qu'elle ne sait pas lire. Sa lecture finie, comme cette feuille officielle sent la colle fraiche, notre chèvre la mange. Après la nourriture de l'esprit, celle du corps. ainsi rien ne se perd dans la commune."
Et Jules Renard, admirable pince-sans-rire, regrette que cette chèvre, unique lectrice de l'Officiel et nourrie des séances de la chambre, ne vote pas.
Suite demain.
(Jules Claretie, La vie à Paris, G. Charpentier, 1911)

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