lundi 15 octobre 2012

À propos des métiers manuels.

Proust répond à une question de L’intransigeant posée à plusieurs personnalités.
Monsieur,
Vous faites entre les professions manuelles et spirituelles une distinction à laquelle je ne saurais souscrire. L'esprit guide la main.
Notre vieux Chardin disait (mieux): on ne peint pas seulement avec ses doigts, mais avec son cœur. Et le Vinci, parlant aussi de la peinture: "Elle est cosa mentale." On peut parmi les exercices physiques en dire autant même de l'amour. C'est ce qui le rend parfois si fatiguant.Vous me permettrez de m'autoriser de cette collaboration de la main et de l'esprit, pour vous dire que si je me trouvais dans la situation que vous spécifiez, je prendrais comme profession manuelle, précisément celle que que j'exerce actuellement: écrivain. Que si le papier venait absolument à faire défaut, je me ferais, je crois, boulanger. Il est honorable de donner aux hommes leur pain quotidien. En attendant, je confectionne de mon mieux ce "Pain des Anges" dont Racine (que je cite de mémoire et sans doute avec bien des fautes) disait:
Dieu lui-même le compose./De la fleur de son froment./C'est ce pain si délectable/Que ne sert pas à sa table/Le monde que vous suivez./ Je l'offre à qui veut me suivre:/Approchez. Voulez-vous vivre?/Prenez, mangez et vivez!
Ne trouvez-vous pas que là Racine ressemble un peu à M. Paul Valéry, lequel a retrouvé Malherbe en traversant Mallarmé?
Veuillez agréer, Monsieur, et cher confrère, l'expression de mes sentiments distingués.
(Marcel Proust, Essais et articles, Après la guerre, Pléiade, p.604.)

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