mardi 9 septembre 2014

Jules Renard vu par Léon Daudet 4/5

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Il racontait qu'il avait eu une jeunesse très malheureuse, et qu'il avait beaucoup souffert. Je me suis demandé depuis si sa souffrance ne lui venait pas de la contradiction profonde qui existait entre ses aspirations intellectuelles et ses moyens d'expressions, assez courts, s'il ne se piquait pas, et cruellement, à son propre dard. il aurait voulu, disait-il quelquefois, être directeur de conscience et chef d'école d'un grand nombre de jeunes gens. Il faut pour cela une personnalité forte, riche, expansive. Renard était une personnalité pauvre, griffue, sans générosité, et qui s'en rendait compte. Il ne faisait grâce à son plus intime ami ni d'un faux pas, ni d'un petit travers, et il supposait toujours, chez autrui, la mauvaise pensée. 
Quel sombre, sombre pessimiste! Quand je pense qu'il y a eu des serins pour le ranger parmi les auteurs gais! je rêve d'un pastiche de son cher La Bruyère: "On voit des hommes, dans les campagnes, peinant sur des miniatures de bêtes et de gens." Ce bon écrivain, cet esprit faible est demeuré à mes yeux le prototype des êtres tordus psychologiquement, sans que l'on puisse bien démêler le sens du pli de leur torsion. Le goût de la syntaxe, la sobriété dans le trait ne sont pas tout. Je conclurai en me demandant, d'après ses histoires naturelles: "Etait-il une abeille ou une guêpe?" J'ai bien peur qu'il ne fût une guêpe.
A suivre.
(Léon Daudet, L'Entre-deux guerres,  Bernard Grasset,1932.)

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