lundi 18 mars 2013

La coqueluche au temps de Jules Renard

Ainsi se succédaient quotidiennement ces promenades en automobile. Mais une fois, au moment où je remontais par l'ascenseur, le lift me dit: Ce monsieur est venu, il m'a laissé une commission pour vous." Le lift me dit ces mots d'une voix absolument cassée et en me toussant et crachant à la figure.  "Quel rhume que je tiens!" ajouta-t-il, comme si je n'étais pas capable de m''en apercevoir tout seul. "Le docteur dit que c'est la coqueluche", et il recommença à tousser et à cracher sur moi. "Ne vous fatiguez pas à parler", lui dis-je d'un air de bonté, lequel était feint. Je craignais de prendre la coqueluche qui, avec ma disposition aux étouffements, m'eût été fort pénible. Mais il mit sa gloire, comme un virtuose qui ne veut pas se faire porter malade,  à parler et à cracher tout le temps. 
"Non, ça ne fait rien, dit-il (pour vous peut-être, pensai-je, mais pas pour moi). Du reste je vais bientôt rentrer à Paris (tant mieux, pourvu qu'il ne me la passe pas avant). Il paraît, reprit-il, que Paris c'est très superbe. Cela doit être encore plus superbe qu'ici [à Balbec] et qu'à Monte-Carlo, quoique des chasseurs, même des clients, et jusqu'à des maîtres d'hôtel qui allaient à Monte-Carlo pour la saison, m'aient souvent dit que Paris étaient moins superbe que Monte-Carlo. Ils se gouraient peut-être, et pourtant pour être maître d'hôtel, il ne faut pas être un imbécile; pour prendre toutes les commandes, retenir les tables, il en faut une tête! On m'a dit que c'était encore plus terrible que d'écrire des pièces et des livres."
Nous étions presque arrivés à mon étage quand le lift me fit redescendre jusqu'en bas parce qu'il trouvait que le bouton fonctionnait mal, et en un clin d’œil il l'arrangea. Je lui dis que je préférais remonter à pied, ce qui voulait dire et cacher que je préférais ne pas prendre la coqueluche. Mais d'un accès de toux cordial et contagieux, le lift me rejeta dans l'ascenseur. "Ça ne risque plus rien maintenant, j'ai arranger le bouton."
(Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Folio classique, p. 413-414.)

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