mardi 12 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 5/7

Suite d'hier.
Il pensait d'ailleurs qu'un petit jardin, où ne poussent que des roses de choix, sur des arbustes soigneusement taillés, vaut mieux que cent hectares de parc, ensemencés au hasard de plantes désordonnées et de fleurs capricieuses.
Le même tenace et constant labeur qui le harcelait dans son art, il le mettait à dominer sa nature, à équilibrer sa vie et son humeur, à diriger sa conduite. - une sensibilité extrêmement, j'allais dire atrocement vive, comme la sienne, ne prédispose pas un être au calme, ni à l'impartialité, ni au bonheur. Elle mènerait aisément celui qui ne réagirait pas sans cesse contre elle à devenir morose, quinteux, taciturne, et à exercer autour de lui une tyrannie accablante ou désolée.
Avant que le plus confiant amour lui eût assuré le douceur d'un foyer incomparablement calme et tendre, où toute sa vie se trouva bercée, et que ne comblera jamais le vide de sa mort, les circonstances de sa jeunesse, dont l'enfance de Poil de Carotte n'est, on le sait, qu'un évocation non amplifiée, expliquent assez cette formation d'un tempérament pessimiste: sans parler de quelque hérédité, qui y a concouru. Sa raison eut raison de ces influences délétères; et tant de tendresse, autour de lui, écarta les revenants. Mais il y fallait un effort sans cesse renouvelé. - Il se recréa de la tranquillité d'âme, de la confiance, de la joie; mieux, il en créa auprès de lui.
J'admirai souvent que ce sceptique, cet observateur sans illusion, acharné à voir clair en soi comme dans les autres, montrât un sécurité volontairement paisible à l'égard de la vie, et que, assailli de doutes, tourmenté de soucis, (soucis d'argent, pour la plupart, lui qui passait pour riche), il s'obstinât bravement, presque naïvement, à faire bon visage à l'existence, à affirmer sa foi dans l'homme et sa foi dans l'avenir.
Comme il arrive presque nécessairement à ceux qui, ayant passé par la souffrance, ne se laissent pas leurrer par la vie mais ont pris leur parti de vivre, l'ironie fut chez lui la revanche et le recours d'une mélancolie foncière, trop sage pour gémir et trop tenace pour abdiquer.
Suite demain.
(Maurice Pottecher, Les Cahiers d’aujourd’hui, n°7, octobre 1913.)

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