vendredi 8 mars 2013

Jules Renard vu par Maurice Pottecher 1/7

Au monument de Jules Renard
Il me dit un jour, devant un paysage montagnard dont la douceur un peu grave l'enchantait, sans lui faire oublier ni dépriser les tranquilles coteaux de sa Nièvre:
- Ça vous amuserait, vous, qu'on vous élevât un jour une statue? (On venait d'inaugurer je ne sais plus quel grand homme en marbre, et les journaux étaient pleins de cette gloire.) Voilà un honneur que je n'envie pas. D'abord, c'est généralement très vilain, ces monuments...S'imaginer soi-même, d'avance transformé en un de ces bonshommes de pierre qui ont des redingotes en métal jaune ou des pantalons de pierre plus raides que le pantalon de M. Lepic, quand il revenait de la chasse par les temps boueux; et penser qu'on restera là, un siècle, deux siècles, peut-être davantage, les bras croisés d'un air glorieux ou le menton appuyé pensivement dans la main, à attendre que la pluie vous lave le nez blanchi par la fiente des oiseaux...les pigeons sont si respectueux. - Quel rêve excitant! Et puis, il y a les cérémonies officielles, les discours, la musique avec la grosse caisse, des éloges à la fois insuffisants et outrés, des métaphores banales.. Si encore on pouvait  choisir son apologiste! Mais on risque de tomber très mal; par exemple...( Il cita des noms, que je passe). Croyez-vous que ça doive être agréable de s'entendre louer, sans pouvoir rien dire, par un orateur qui fait des fautes de français,
Et puis, et puis, tant de gens qui s'en fichent, des admirateurs qui n'ont jamais lu une ligne de vous, des curieux qui viennent là pour voir le député ou le ministre, de la poussière, des vanités...Cette forme de l’immortalité vous semble-t-elle souhaitable? Pour moi, je me tiendrai bien plus satisfait de laisser ma mémoire en quelques pages, quelques lignes même de bonne prose solide, fixées dans les anthologies.
- Pourtant, lui dis-je en le taquinant, si mêlés que soient ces honneurs, il vous faudra bien les subir. On ne vous demandera même pas votre avis.  L'écrivain appartient au public par ce seul fait que ce qu'il écrivit, il le fit imprimer. Je vois aussi bien que vous tout ce qu'il y a de blessant pour notre sensibilité dans ce cérémonial des glorifications funèbres: l'enterrement de Victor Hugo nous a montré comment la mascarade se mêlait au triomphe. Peut-être, négligeant tout ce qui ne pourra plus alors toucher nos nerfs délicats, devrions-nous ne retenir de ces honneurs que la considération d'une force, considérée par des hommes comme bienfaisante, qui s'impose à leur souvenir.
La statufication - pour employer ce terme affreux - m'inspirerait autant de répugnance qu'à vous -même, à supposer que mon ambition y pût jamais prétendre; et je me sentirais d'avance mal à l'aise sur un socle, au milieu d'une place publique. Et cependant, il ne me déplairait pas, je vous l'avoue,  si je méritais de ne pas périr tout entier, que mon souvenir fût conservé discrètement, par quelque marque sensible, dans un coin de ces forêts où je me suis promené souvent, sur le granit d'une roche que ne visiterait pas tout le monde. C'est peut-être une faiblesse: mais je ne suis pas insensible à la pensée qu'un témoignage d'affection pût m'être rendu, sur ma petite terre natale, par des hommes que j'aurais aimés.
Suite demain.
(Les Cahiers d'aujourd'hui, n°7, octobre 1913.)

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