lundi 4 mars 2013

Génèse de la "Demande" 2/3

Suite d'hier.
Je voulus, aussitôt, battre en retraite.
- Attendez donc! s'écria Renard, une idée me vient... Mais vous y prêterez-vous?
- Dites toujours.
- Eh bien, voici: à la vérité, le tableau que j'ai tiré de la Demande ne me satisfait pas entièrement. Je n'ai, jusqu'à présent, osé le montrer à personne.  Faites donc la pièce, vous aussi, de votre côté. Quand vous l'aurez finie, avisez m'en. Nous prendrons rendez-vous. Je vous lirai la mienne; après quoi, vous me lirez la vôtre. Mon ami Eugène Bosdeveix assistera à ces deux lectures et donnera la palme à celui des deux essais qu'il estimera le meilleur. Si vous sortez vainqueur de la joute, je rejette ma Demande aux profondeurs du tiroir qui lui sert d'oubliettes; et c'est le vôtre, alors, qui deviendra la nôtre! 
L'arrangement ainsi proposé n'avait en soi rien de très tentant: mais l'originalité m'en séduisit. J'acquiesçai, résigné, par avance, à mettre au feu ma version, si, par maladresse, elle ne devait point obtenir l'agrément dudit bosdeveix.
Mais, pour commencer, quel était cet arbitre au nom étrange?
Jules Renard me le décrivit en ces propres termes:
- Il a un durillon au bout de l'index gauche, la lèvre supérieure sèche, stérile, ou ravagée, et des cheveux droits sur la peau bien tendue d'un crâne plein partout. Il rêve un théâtre où s'agiteraient des bonshommes de vingt-cinq mètres! Gai, il a écrit l'Angoisse, un livre désespéré; et il chante toutes les chansons de Bruant, plus une! Il étudie l’œil du hibou, afin d'en fabriquer un semblable, qui permettra d'y voir la nuit. Enfin, il lit Baruch de Spinoza, Spencer et Bain!
On comprend qu'à ce signalement je ne devais être qu'à moitié rassuré. Je fis, pourtant, bonne contenance et tins, tout de même, le marché conclu.
Au demeurant, Eugène Bosdeveix était un être fort rationnel. Le jour de nous écouter venu, il nous écouta avec l'attention la plus sage et la plus réservée. 
Suite demain.  
(Georges Docquois, Le Figaro, 27 mai 1912.)

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