lundi 17 septembre 2012

Les prisons au temps de Jules Renard

Il y a de cela quelques jours, M. Schrameck, directeur général des prisons, procédait, à la suite d'incidents pénibles, à une enquête personnelle à travers les geôles républicaines.
Un matin, à l'heure où les prisonniers déjeunent, M. Schrameck voulait voir, de ses yeux voir, comment on nourrit les détenus. On apporte à M. Schrameck une gamelle contenant une pâtée nauséabonde, une sorte de liquide noirâtre dans lequel s'ébattent quelques haricots invalides. 
M. Schrameck prend une fourchette, pique dans le tas, ramène deux haricots. Puis, avec une grimace de contentement, il les introduit dans sa bouche, les yeux au plafond. Après quoi, se tournant vers les gardiens anxieux, M. Schrameck déclare:
- Mais c'est excellent, exquis, délicieux.
Et il se tourne, sort son mouchoir de sa poche et se met à éternuer bruyamment. A ce moment quelqu'un qui observait M. Schrameck le vit distinctement cracher avec dégoût, dans le mouchoir où il semblait éternuer, les deux haricots exquis, excellents, délicieux, qu'il n'avait pu se résoudre à avaler.
(Les Hommes du jour, n°63, 3 avril 1909.)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

En publiant un commentaire sur Jules Renard, vous vous engagez à rester courtois. Tout le monde peut commenter. Les commentaires sont publiés après modération (Pas de langage SMS), Merci.