vendredi 9 mars 2012

Jules Renard par lui-même 1/6

Nous allons reproduire sur plusieurs jours une interview épistolaire peu connue de Jules Renard, publiée dans le quotidien Le Matin du 28 août 1904.
Jules Renard d’hiver et Jules Renard d’été, jolie formule pour désigner celui chez qui un autre  voyait  « le côté de Chitry et le côté de Guitry », le paysan et le parisien.
Loin de l’interviewer, il s’épanche  avec ironie, toujours, mais  sans méchanceté, sans amertume. Son esprit vagabonde sur l’école, sur Dreyfus, les politiques et les poètes, sur Renan, le mercantilisme littéraire, les femmes-écrivains, l’Académie et la vie qui s’écoule paisiblement face à la vallée de l’Yonne et les collines du Morvan. Étrange sérénité alors que depuis plus d’un an, face à cette vallée et au pied de ces mêmes collines, il se livre à ce que Léon Guichard a appelé « La guerre au village », violente polémique, par journaux locaux interposés, avec ses détracteurs politiques. Toujours, Jules Renard nous surprendra.
(Voir : Association les amis de Jules Renard, volume 10, année 2009, « Jules Renard, l’apôtre de Chitry ».)
T.J.

AU PAYS DES LETTRES
M. JULES RENARD
LES DEUX JULES RENARD – GENS DE LETTRES, FAITES DE LA POLITIQUE – LE RENANISME DE RENAN - RACHILDE ET Mme de NOAILLES – DE L’UTILITE DE LA CRITIQUE LITTERAIRE – « POIL DE CAROTTE », MAIRE DE SON VILLAGE – L’ACADEMIE FRANCAISE EST UN BOUI-BOUI.

Il y a deux Jules Renard, le Jules Renard d’hiver et le Jules Renard d’été.
Le Jules Renard d’hiver est vêtu d’une douillette robe de chambre et tient à la main un porte-plume. Il est situé au deuxième étage d’une maison bourgeoise, rue du Rocher, à Paris, dans un cabinet de travail sobre de fanfreluches, et où je vois, entre autres, un subtil portrait dû au poète Henry Bataille. Quand un ami vient, le matin, vers dix heures, le maître de céans pose son porte-plume ; son visage sérieux et placide, ses yeux aigus d’analyste s’éclairent d’un sourire accueillant ; il parle littérature, journaux, théâtre, d’une voix posée, sans effets, sans phrases. Point d’énervements, un équilibre parfait. Et ses propos sont judicieux ; l’ami part, lesté d’un bon conseil…
C’est là, dans ce cabinet paisible, près de sa femme et de ses beaux enfants, que Jules Renard, avec une sûre et sagace lenteur, a écrit ses Sourires pincés, et le Vigneron dans sa vigne, et l’Écornifleur, et Monsieur Vernet, et les Histoires naturelles.
Réaliste probe et concis, il décrit l’âme des bêtes, et l’âme, moins souple, des gens. Il voit net et ne déforme pas. Il peint avec l’art méticuleux du miniaturiste. Son « écriture », nullement gênée par le goncourtisme, est d’une pureté classique et s’apparente aux meilleures pages de La Bruyère.
C’est là qu’il a conçu Pain de ménage et Plaisir de rompre, chefs-d’œuvre de railleuse sensibilité ; c’est là qu’est né Poil de Carotte, gosse amer, douloureux ironiste de quinze ans.
Le Jules Renard d’été est un homme d’action et un politique. Il est maire de son « patelin », Chitry-les-Mines, par Corbigny (Nièvre). Il tient le curé par un bouton de sa soutane et lui prouve qu’il a tort. Il s’arrête dans un champ et enseigne la République au cultivateur. Il lutte contre le presbytère et le château. Sa parole est simple et chaleureuse.
Cela ne l’empêche pas de jeter des escargots à ses poules, de sourire de son coq vernissé, de rêver, silencieux, parmi les familles d’arbres, escorté de Pointu, son chien, de jouir des tons fins du ciel et de l’eau, et peut-être bien de pêcher à la ligne…
Jules Renard m’a envoyé les notes suivantes, avec l’autorisation de les arranger. Je préfère vous les soumettre telles quelles, nature, de peur de les déranger. Vous goûterez mieux ainsi l’accent de sincérité de cette confession :
Louis Vauxcelles (Le Matin du 28 août 1904).
Suite demain.

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