mercredi 30 septembre 2015

Journal du 30 septembre 1893

Un coin du monde.
Je vis une écurie ouverte. Il y faisait noir. Elle semblait abandonnée. La litière n'était plus en paille, mais en fumier. La vache était sortie et paissait toute seule dans les champs.
Je vis une pauvre vieille femme. Elle était assise devant sa porte.  Aveugle, elle ne roulait pas ses yeux blancs. On ne l'entendait point se plaindre, pas même respirer. Elle ne remuait pas, et pourtant elle avait un bras qui semblait encore plus immobile que le reste de son corps.
Je vis un chat qui, d'un bond, traversa la rue. Je dis que c'était un chat, mais je n'en suis pas bien sûr, tant la chose me parut sale et chiffonnée. 
Pas de fumée sortant des toits, pas de claquement de portes.
Je vis un large noyer. Le vent le faisait bouger. Parfois deux ou trois feuilles, les autres restant muettes, chuchotaient entre elles, et, un moment, elles s'agitèrent toutes.  Peut-être que ce noyer concentrait en lui seul la vie du hameau, que, seul, il sentait, que, seul, il était capable d'un sentiment de sourde terreur ou d'ennui.
S'il ne pense guère, il pense plus que les hommes.

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