dimanche 19 février 2012

Jules Renard vu par Gustave Guiches 1/3

Jules Renard, lui, arrive à la minute précise du rendez-vous qui lui a été fixé, en s'excusant: 
"Je vous demande pardon, mais j'ai gardé, de ma province, le ridicule d'être exact."
C'est Poil-de-Carotte lui-même, grandi en dépit des rebuffades, devenu un robuste gars qui ne craint plus personne mais qui, pourtant, se souvient et en qui l'on revoit le petit garçon faisant le geste du coude pour parer la calotte. C'est un intégral rouquin doré sur toutes tranches, roux de cheveux, roux de barbe courte et retroussée, au menton, en pointe de sabot. Il a un visage bousculé, un front qui avance, des yeux qui reculent, méfiants et railleurs, la bouche d'un qui pince avec sourire et la mâchoire inférieure, révoltée, qui se cabre.
On l'a sevré au jus de citron, ou bien, quand il tétait, une goutte de fiel est tombée dans son lait. La bouche s'en souvient. Encore, dans la barbe, elle en rit jaune et fait pouah. Est-ce un mécontent? Un jaloux? Un envieux? Surtout un sensitif. Une sensibilité sauvage l'a littéralement écorché, faisant, de son épiderme, une muqueuse à vif. Elle rougit, jaunit, tremblote, se crispe. Pourquoi? Un confrère, croit-il, l'a regardé de travers. Il a reçu dans la sienne, une main molle qu'il juge méprisante, ou un imbécile lui a fait un compliment maladroit.
Suite demain lundi.
(Gustave Guiches, Le banquet, 1926).

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