mardi 21 février 2012

Jules Renard vu par Gustave Guiches 3/3

Il est chasseur. Il chasse le perdreau et le lièvre. Mais, surtout, il est chasseur d'images. L'image! Voilà son vrai gibier, le seul qui le passionne.
Un poète à qui il se plaignait de ne pouvoir dépeindre, en deux mots, le gigotement de la sauterelle pincée au bout des doigts et se mutilant par le saut qui la rend libre, lui ayant suggéré: "Une cuisse", il fut si frappé de l'image qu'ayant invité à déjeuner son inspirateur, il lui dit en le servant: "Cuisse pour cuisse, acceptez celle-ci."
C'était, accompagnant l'aile, la cuisse d'un perdreau.
Son talent est un cristal tombé sur un labour, et qui reflète la campagne, le village, les petites gens. Si on y regarde de près, attentivement, on y découvre des passions grises, des réjouissances mornes, des souffrances farouches, des cœ urs qui battent comme des pendules marquant les heures du  réveil, de la soupe, du travail, de l'amour, du sommeil et de la mort. Et tant de force comique et poignante s'en dégage qu'on se sent identifié, soi-même, à ces existences de cloportes, se traînant de la cheminée à la table et de la table au lit, à travers les odeurs des fruits qui moisissent, de l'humidité qui suinte et de l'ennui qui pourrit. Il a déjà, écrit au moins un livre impérissable et il est de ceux à qui une seule page suffirait pour devenir, à tout jamais, glorieux.
(Gustave Guiches, Le banquet, 1926)

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