mardi 9 septembre 2014

Jules Renard vu par Léon Daudet 4/5

Suite
Il racontait qu'il avait eu une jeunesse très malheureuse, et qu'il avait beaucoup souffert. Je me suis demandé depuis si sa souffrance ne lui venait pas de la contradiction profonde qui existait entre ses aspirations intellectuelles et ses moyens d'expressions, assez courts, s'il ne se piquait pas, et cruellement, à son propre dard. il aurait voulu, disait-il quelquefois, être directeur de conscience et chef d'école d'un grand nombre de jeunes gens. Il faut pour cela une personnalité forte, riche, expansive. Renard était une personnalité pauvre, griffue, sans générosité, et qui s'en rendait compte. Il ne faisait grâce à son plus intime ami ni d'un faux pas, ni d'un petit travers, et il supposait toujours, chez autrui, la mauvaise pensée. 
Quel sombre, sombre pessimiste! Quand je pense qu'il y a eu des serins pour le ranger parmi les auteurs gais! je rêve d'un pastiche de son cher La Bruyère: "On voit des hommes, dans les campagnes, peinant sur des miniatures de bêtes et de gens." Ce bon écrivain, cet esprit faible est demeuré à mes yeux le prototype des êtres tordus psychologiquement, sans que l'on puisse bien démêler le sens du pli de leur torsion. Le goût de la syntaxe, la sobriété dans le trait ne sont pas tout. Je conclurai en me demandant, d'après ses histoires naturelles: "Etait-il une abeille ou une guêpe?" J'ai bien peur qu'il ne fût une guêpe.
A suivre.
(Léon Daudet, L'Entre-deux guerres,  Bernard Grasset,1932.)

lundi 8 septembre 2014

Journal du 8 septembre 1900

- Oh, j'ai eu dans mon coeur, cette nuit-là, un des plus beaux clairs de lune de ma vie.

Jules Renard vu par Léon Daudet 3/5

Suite.
Un jour, au cours d'une conversation littéraire qui n'avançait pas, - car nous nous inhibions tous les deux, étant séparés par plusieurs précipices, - je découvris avec amusement, dans Renard, un anticlérical à la Homais. Il réfutait aigrement le bon Dieu, à l'aide de la chimie, de la physique et même de l'histoire naturelle. Comme je riais, il faillit se fâcher, lui placide d'ordinaire, et me déclara tout de go qu'il haïssait: 1° les nobles, 2° les curés, 3° les riches, et qu'il voulait les voir tous à la lanterne. Il devint ainsi, pendant une bonne demi-heure, un personnage de ses Philippe et je le regardais maintenant avec une certaine stupeur. C'est ce qui lui fit écrire rageusement, à je ne sais plus quel endroit, que: "la République est solide et Léon Daudet perd son encre".
A suivre.
 (Léon Daudet, L'Entre-deux guerres,  Bernard Grasset,1932.)

dimanche 7 septembre 2014

Journal du 7 septembre 1907

Bœufs. On est déjà obligé de leur porter la paille au pré, et, quand ils voient le domestique et sa botte, ils accourent comme si c'était du gâteau. Ils ne rentrent à l'écurie, pour entonner leur foin, qu'à la Saint-Martin, c'est-à-dire le 11 novembre.

samedi 6 septembre 2014

Journal du 6 septembre 1897

Dieu comprend tout. Il refusera de m'ouvrir la porte du ciel si je fais une faute de français.

vendredi 5 septembre 2014

Journal du 5 septembre 1903

Philippe a fait bâtir une grange de 1.700 francs. Il les a trouvés, mais il les doit. 
La grange est bâtie, mais il n'a rien à mettre dedans.

Jules Renard vu par Léon Daudet 2/5

Suite d'hier.
Renard avait un très joli talent descriptif, cela est certain. Je ne l'ai jamais autant goûté que le fait mon cher Byvanck, par exemple, célèbre critique irlandais, quand il l'égale à La Bruyère ou à La Fontaine. Mais il ne semblait à l'aise ni dans son oeuvre ni dans sa peau. Fendeur de cheveux en quatre, il aspirait à la puissance et à la fécondité lyrique. Biographe des existences opprimées, tourmentées ou manquées, - Poil de carotte, le Pain de ménage, l’Écornifleur, - il déclarait ne pouvoir supporter que les gens tout d'une pièce et déterminés. Le bruit court qu'il a laissé des cahiers de notes d'une grande crudité, où sont ses impressions au jour le jour sur les uns et les autres. Voilà une collection qui serait bien intéressante à consulter. Je présume que ce recueil ne doit pas être exceptionnellement tendre ni indulgent.  Mais qui sait ce qui se passait au juste derrière le haut front bombé et les yeux froids de Jules Renard? Il n'a livré son secret à personne, pas même à Byvanck.
A suivre.
(Léon Daudet, L'Entre-deux guerres, Bernard Grasset, 1932.)

jeudi 4 septembre 2014

Journal du 4 septembre 1908

L'hirondelle que la pluie ne touche pas.

Jules Renard vu par Léon Daudet 1/5

Barrès, quand on lui parlait de Jules Renard, répondait: "Laissez-moi tranquille avec ce jardinier." Il y a du vrai dans cette définition, si l'on ajoute que le jardin de Renard produisait à la fois des choux, des pommes de terre, des poireaux de brave et loyale saveur française, et du mancenillier, du curare, du strychnos nux vomica. Avec cela un besoin de franchise soudain et irrésistible qui lui faisait avouer à mon père, fort accueillant et aimable avec lui: "Je ne sais pas si je vous aime ou si je vous déteste, mon cher maître."
Odi et amo, lui répondait Alphonse Daudet, sans s'émouvoir. Il me demandait ensuite: " Tu vois Renard plus fréquemment que moi. Qu'en penses-tu?
Que c'est un cryptogramme rustique, un de ces signes de ralliement, dessinés à la main par les chemineaux sur les portes des granges et des maisons et que le passant non initié ne déchiffre pas."
Suite demain.
(Léon Daudet, L'entre-deux-guerres, Bernard Grasset, 1932.)

mercredi 3 septembre 2014

Journal du 4 octeobre 1906

A l'horizon, la lune sans nacelle dit: "Lâchez tout!" elle monte. Tous les fils sont coupés.
Aucun homme, pas un arbre, pas une branche sèche, n'a pu se suspendre dans ses filets et s'élever par surprise;
Le bois roux brûle sous elle pour la gonfler.
Elle arrive à un nuage, semble prise, ne bouge plus.
Elle disparut derrière les nuages amoncelés. On ne l'a jamais revue, celle-là, du moins.

Journal du 3 septembre1905

L'éclusier se plaint de son isolement. Pas de congé, pas d'argent. Il faut être là dix-huit heures par jour, que les bateaux passent ou ne passent pas. Et qu'est-ce que c'est donc, un petit éclusier? Personne ne les regarde. S'il rencontre un instituteur (un instituteur, c'est pourtant un petit fonctionnaire comme lui), l'instituteur ne s'aperçoit pas qu'il croise un éclusier.

mardi 2 septembre 2014

Journal du 2 septembre 1902

Je regarde les étoiles. Pour savoir leurs noms, je fais flamber une allumette-bougie, et je regarde mon atlas astronomique. Mais, l'allumette éteinte, les yeux éblouis, je ne reconnais plus, au ciel, l'étoile dont j'ai trouvé le nom.

Actualité renardienne

Vient de paraître:
Francisque Poulbot, Jules renard, Poil de Carotte.
Avec les reproduction des dessins de Poulbot parus dans l'édition Calman-Lévy de 1907.
« Tout le monde ne peut pas être orphelin. »

Le chef-d’œuvre de Jules Renard, dresse d’un trait vif et mordant, au-delà du drame du récit, le portrait sans fard d’un milieu social et d’une époque.
François Lepic est un enfant mal-aimé qui grandit dans une famille cruelle. Sa mère, Mme Lepic, déteste son cadet et surtout sa rousseur.
Surnommé Poil de Carotte, le petit François lutte contre les difficultés quotidiennes, les humiliations et le sadisme de sa génitrice qui lui assigne les pires corvées ou manigance pour le mortifier et le punir. À lui, le petit garçon, d’aller rentrer les poules dans la nuit noire ou d’achever les bêtes chassées par son père… Ainsi évolue Poil de Carotte qui n’a d’autres solutions pour échapper à cet enfer que d’employer la ruse, bravant le monde des adultes.
Servies par le style concentré et l’humour féroce de Jules Renard, ses aventures sont drôles, émouvantes et ironiques. Et l’on rit souvent… pour ne pas pleurer.

Prix TTC : 18.50 €  EAN : 9782702156018 Code Hachette : 3644469 Format : 230x150 mm 320 pages
Parution : 20 août 2014.

lundi 1 septembre 2014

Journal du 1er septembre 1901

Une perdrix blessée tombe dans les pommes de terre et nous fait battre le coeur, comme un lièvre. 
Une mare: des petites carpes longues d'un doigt sautent en l'air comme des chiquenaudes. Deux grenouilles, l'une, verte, l'autre, presque bleue, sur un morceau de bois, immobiles, comme fascinées par un serpent invisible, ou attendant qu'un gamin exerce son adresse.
L'haleine de foin de la grange ouverte.
Un beau serpent, vert, jaune et blanc, file entre les joncs sur l'eau. C'est une fine caresse sur le ruisseau. Je lui coupe la tête. Pourquoi? Pourquoi? C'était une parure du pré, son amusement, son orgueil peut-être.