vendredi 9 novembre 2012

Journal du 9 novembre 1902

Le jeu de l'amour et du hasard. C'est un chef-d’œuvre de goût. Il ne doit pas rien à la tradition , mais la pièce semble finie à "J'avais grand besoin que ce fut là Dorante".
L'histoire de la jalousie de Mario fait longueur.
Comme, d'un mot, la pièce est posée: "Ni l'un ni l'autre de ces deux hommes n'est à sa place." C'est le sujet type du vaudeville, du quiproquo. Là-dessus, on peut - Mendès ne le pourrait pas -, quand on est Marivaux, broder de la beauté. A peine un ou deux mots qui ne sont pas forts.
Le style de Marivaux, c'est de la soie.

La terre vue de la mer

Arrivant de l’horizon, notre navire est confronté par le quai du Monde, et la planète émergée déploie devant nous son immense architecture. Au matin décoré d’une grosse étoile, montant à la passerelle, à mes yeux l’apparition toute bleue de la Terre. Pour défendre le Soleil contre la poursuite de l’Océan ébranlé, le Continent établit le profond ouvrage de ses fortifications ; les brèches s’ouvrent sur l’heureuse campagne. Et longtemps, dans le plein jour, nous longeons la frontière de l’autre monde.
Animé par le souffle alizé, notre navire file et bondit sur l’abîme élastique où il appuie de toute sa lourdeur. Je suis pris à l’Azur, j’y suis collé comme un tonneau. Captif de l’infini, pendu à l’intersection du Ciel, je vois au-dessous de moi toute la Terre sombre se développer comme une carte, le Monde énorme et humble. La séparation est irrémédiable ; toutes choses me sont lointaines, et seule la vision m’y rattache. Il ne me sera point accordé de fixer mon pied sur le sol inébranlable, de construire de mes mains une demeure de pierre et de bois, de manger en paix les aliments cuits sur le foyer domestique. 
Bientôt nous retournerons notre proue vers cela qu’aucune rive ne barre, et sous le formidable appareil de la voilure, notre avancement au milieu de l’éternité monstrueuse n’est plus marqué que par nos feux de position.
(Paul Claudel, Connaissance de l’est, Larousse, 1920.)

jeudi 8 novembre 2012

Journal du 8 novembre 1897

Des logements si petits qu'on n'y peut que s'embrasser ou se battre.

L'homme ligoté

Suite d'hier.
Pourtant, à la source de cette affreuse image, on devine  comme une appréhension immédiate d'une certaine nature. Il y a en effet quelque chose de nauséabond dans l'existence en plein soleil de buissons poussiéreux et tout poisseux de sève.
Ces plantes attiédies sont déjà des tisanes, et pourtant toutes les poussières blanches de l'été coagulent sur elles. C'est ce qu'un Francis Ponge, de nos jours, rendrait admirablement. La tentative de Renard avorte, au contraire, avant même qu'il se soit rendu compte de ce qu'il voulait faire, parce qu'elle est viciée à la base. il eût fallu se perdre, aborder seul l'objet. Mais Renard ne se perd jamais. Voyez-le courir après le ruban rouge, pleurer d'émotion quand enfin on le lui donne: il peut bien s'évader par instants vers l'imaginaire, il faut à cet homme là la protection de la science et de tout l'appareil social.
S'il avait refusé l'évasion, comme Rimbaud, s'il s'en était pris directement à la prétendue "réalité", s'il  en avait fait éclater les cadres bourgeois et scientistes, il eût peut-être atteint l'immédiat proustien ou le surréel du Paysan de Paris, il eût peut-être deviné cette "substance" que Rilke ou Hofmannsthal cherchaient derrière les choses. Mais il n'a pas même su ce qu'il cherchait; et s'il est à l'origine de la littérature moderne, c'est pour avoir eu le pressentiment vague d'un domaine qu'il s'est interdit.
A suivre.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947.)

mercredi 7 novembre 2012

Journal du 7 novembre 1887

Une petite fille, avec de jolies chevilles ouvrières.

L'homme ligoté

Suite du 23 octobre.
Il écrit en 92: "Remplacer les lois existantes par des lois qui n'existeraient pas."
Et c'est ce qu'il fait dans chacune de ses comparaisons, puisqu'il met d'un côté la loi vraie, l'explication scientifique, et de l'autre, la loi qu'il invente. Il notera que "s'évanouir, c'est se noyer à l'air libre", il en viendra à trouver "délicieux" un mot de Saint-Pol-Roux: "Les arbres échangent des oiseaux comme des paroles"; il finira par écrire: "Les buissons semblaient saouls de soleil, s'agitaient d'un air indisposé et vomissaient de l'aubépine, écume blanche." Ce qui est positivement affreux et ne signifie rien, parce que l'image se développe par son propre poids. 
On notera le "semblaient", destiné à rassurer le lecteur et Renard lui-même en les avertissant tout de suite qu'ils demeureront dans le domaine de la pure fantaisie, que les buissons ne vomissent pas. On notera aussi la juxtaposition maladroite du réel et de l'imaginaire: "L'aubépine, écume blanche." Si Renard compare  cette mousse fleurie à une écume, ce n'est pas sans l'avoir d'abord nommée, rattachée à une famille, à un genre, à un règne. Et, par là même, il annule son image, il l'irréalise. C'est ce qu'il prenait pour de la poésie: c'en était tout juste le contraire; il n'y a de poésie que lorsqu'on refuse toute valeur privilégiée à l'interprétation scientifique du réel et qu'on pose l'équivalence absolue de tous les systèmes d'interprétation.
Suite demain.
(Jean-Paul Sartre, situations I, Gallimard, 1947.)

mardi 6 novembre 2012

Journal du 6 novembre 1889

Nous voulons fonder une revue. Chacun de nous disait: "Qui fera la chronique? " Personne ne voulait faire la chronique. Quelqu'un proposa: "Nous la ferons (chacun) notre tour."
A la fin, il s'est trouvé que, tous, nous avions une chronique en poche, à livrer, tout de suite, au premier numéro...
Vallette, comme rédacteur-directeur, agrémente sa conversation d'expressions telles: majoration, fonds de caisse, rentrée, compte-rendu. 
En somme, notre mépris de l'argent proclamé haut et fort, nous serions grandement enorgueillis si le premier numéro nous rapportait dix sous.

lundi 5 novembre 2012

Journal du 5 novembre 1887

Un air frais, transparent, où la lumière semble mouillée, lavée, trempée dans de l'eau très claire, et suspendue comme de fines gazes pour sécher, après une lessive de l'atmosphère.

Jules Renard vu par...

Maurice Rostand: son dur visage, taillé à coups de serpe, avait quelque chose d'un peu terrifiant.
Lui-même: Je suis carrément laid, parait-il... Il est certain que je marche sûrement vers une irrémédiable laideur.
Régis Gignoux: Le grand front convexe.
Henri Bataille: La tête en forme de haricot, et le double menton des oies vexées.
Léon-Paul Fargue: Son œil de rouge-gorge, son oreille de chasseur, et son nez de poil à gratter.
Marcel Boulenger: Mais son oeil rond et noir vous eût en même temps percé comme une balle de fusil.
Rachilde: Ce grand et robuste garçon, haut en couleur, avait des yeux en trous d'épingle dans un abat-jour; on devinait qu'un lampe brûlait derrière!
Lucien Descaves: ... Froid, boutonné, l’œil aigu, la barbe rissolée.
Edmond de Goncourt: ... Un garçon encore jeune, mais froid, sérieux, flegmatique, n'ayant pas aux bêtises qui se disent le rire de la jeunesse.
Camille Mauclair: Jules Renard... ne parlait guère, mais était toujours aux écoutes, pointilleux, susceptible, attentif et méfiant comme un lapin roux, dont il avait le continuel frémissement de bouche et d'oreille.
(In Léon Guichard, Renard, La Bibliothèque idéale, Gallimard, 1961, P. 9 et 10.)

dimanche 4 novembre 2012

Journal du 4 novembre 1889

Non, décidément, Barrès se retient trop. Il sera malade quelque jour. Sa sincérité contenue fera péter sa peau. Il mourra d'une conviction rentrée, étouffera de civilisation comme d'autres d'un manque d'air. Des sensations courtes rendues par des phrases brèves.
Est-ce neuf, ce qu'il dit? Il dore la tranche des manuels classiques.  Quand on a dit: "Il n'y a rien", une fois, une seule, n'est-ce pas suffisant? Restent les apparences, les belles et variées apparences qui composent un Univers bien assez réel pour notre petite vie jusqu'à notre petite et proche mort.
Barrès, mon ami, déboutonnez-vous: vous sentez le concentré. On étouffe chez vous. Aérez!

Enquête sur le renouvellement du style

Réponse de Proust à une enquête organisée par La Renaissance politique, littéraire, artistique: "Sommes-nous en présence d'un renouvellement du style?" Cette réponse parut, signée "Marcel Proust" dans le numéro de La Renaissance du 22 juillet 1922.
1° La continuité du style est non pas compromise mais assurée par le perpétuel renouvellement du style. Il y a à cela une raison métaphysique dont l'exposé allongerait trop cette réponse.
2° Je ne "donne nullement ma sympathie" (pour reprendre les termes mêmes de votre enquête) à des écrivains qui seraient "préoccupés d'une originalité de forme." On doit être préoccupé uniquement de l'impression ou de l'idée  à traduire. Les yeux  de l'esprit sont tournés au dedans, il faut s'efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le modèle intérieur. Un seul trait ajouté (pour briller, ou pour ne pas trop briller, pour obéir à un vain désir d'étonner, ou à l'enfantine volonté de rester "classique") suffit à compromettre le succès de l'expérience et la découverte d'une loi. On n'a pas trop de toutes ses forces de soumission au réel, pour arriver à faire passer l'impression la plus simple en apparence, du monde de l'invisible dans celui si différent du concret où l'ineffable se résout en claires formules.
(Marcel Proust, Essais et articles, Après la guerre, La Pléiade, p. 645.)

samedi 3 novembre 2012

Journal du 3 novembre 1887

Il y avait en lui des paresses séniles, du sang de vieillard, du sang d'un père qui l'avait eu trop tard.

Jules Renard vu par René Benjamin 10/10

 Henry Becque et Jules Renard ou la comédie vingt siècles après J.-C.
Conférence de M. René Benjamin (extrait)
Suite d'hier.
Du moins, puisque ceux que nous étudions aujourd'hui n'ont pas atteint ces sommets perdus dans les nuées divines, disons que, peut-être, c'est qu'ils ne se sont pas réalisés, mais qu'ils possédaient sans doute de grands cœurs, faits pour le génie, le jour où ils auraient su s'épanouir, le jour où leur époque et ses mœurs et ses évènements leur en auraient donné l'occasion. Ils ont été malheureux; ils se sont gargarisés de leur malheur; ils n'ont pas su s'épanouir; sans doute n'en avaient-ils pas la force; mais ils vivaient à une morne date de l'histoire de France où rien ne les y engageait. Aussi puisque nous les avons aujourd'hui devant nous, je crois qu'à défaut d'une admiration très grande, il faut leur donner une tendresse spéciale. Il faut les mettre dans un coin du coeur où il y aura beaucoup d'indulgence, avec l'estime que mérite leur grand talent. [...]
Mon père avait une grand'mère très tendre qui lui disait toujours: 
- Sur cette terre, il faut faire tout, tout ce qu'on peut, mais on n'est pas obligé au reste!
Mesdames, messieurs, puisse votre jugement définitif sur Becque, Renard, et sur l’interprète modeste que je suis, se teinter, en partant, du souvenir de cette phrase qui est pleine d'une utile charité.
Fin.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)

vendredi 2 novembre 2012

Journal du 2 novembre 1891

C'est étonnant comme toutes les célébrités littéraires gagnent à être vues en caricature!

Jules Renard vu par René Benjamin 9/10

Suite d'hier.
Mesdames, messieurs, il y a quelque chose de très simple dans le génie qui ne se trouve pas chez ces grands hommes de lettres. Ce n'est pas seulement la perfection, le génie, ce n'est pas l'art de la suprême habileté, parce que l'art de la suprême habileté...allons, je vais peut-être vous sembler d'un étrange orgueil, mais je me redis toujours en lisant Renard et en lisant Becque: "Mon ami, si toi ou tes contemporains vous aviez, un jour, une heureuse digestion, un esprit particulièrement bien équilibré, si vous atteigniez à une observation suffisamment parfaite et bien tenue, en même temps qu'à une suffisante maîtrise, qui sait si l'un de vous ne réaliserait pas très bien encore une fois des œuvres à peu près comme celles-là?" 
Oui, je sors d'une représentation des Corbeaux, ou de la Parisienne, ou du Pain de ménage, presque avec de la vanité pour tel ou tel de mes amis, car je pense que c'est parfaitement renouvelable. Tandis que, lorsque je suis devant le génie, j'ai non seulement de l'admiration mais de la stupeur: Je vois une chose qui, d'abord, est unique et qui, ensuite, n'est pas explicable, Becque et Renard, je sais très bien comment c'est fait, je les démonte, tandis que Molière, le Molière du Misanthrope - et encore plus du Bourgeois Gentilhomme: étonnante réussite heureuse et spontanée - je ne comprends plus. Je vois un homme qui s'abandonne avec générosité à sa merveilleuse nature, mais je ne m'explique rien. De même, quand je suis devant l'étourdissant Mariage de Figaro, où il y a d'avance le souffle révolutionnaire.
Je me résumerai en un mot qui fera bien comprendre ma pensée, du moins, je l'espère. Quand on sort d’œuvres comme celles de Becque ou de Renard, on a un contentement d'hommes;  on se dit, ma foi, que l'esprit a goûté des plénitudes de compréhension; et on croit au talent prodigieux des humains. Mais quand on sort d'une belle représentation de Molière, l'esprit satisfait et le coeur ému, quand on a vu le mystère qu'est le génie, messieurs, on croit en Dieu!
Suite demain.
(René Benjamin, Conférencia, n°10, 1er mai 1926.)