Willy: son verre n'est pas grand, mais il boit dans celui des autres.
samedi 30 juin 2012
L'homme ligoté
Suite du blog du 24 juin
La phrase de Jules Renard est ronde et pleine, avec le minimum d'organisation intérieure; elle ressemble à ces animaux solides et rudimentaires, auxquels un seul trou sert de bouche et de méat. Point de ces subordonnées qui sont comme des épines dorsales ou des artères ou parfois des ganglions nerveux; tout ce qui n'est pas dans la proposition principale lui paraît suspect: ce sont des bavardages, des restrictions inutiles, des adjonctions oiseuses, des repentirs.
C'est vraiment contre la syntaxe elle-même qu'il en a; elle paraît à ce paysan un raffinement d'oisif. C'est la phrase terrienne et populaire, la phrase monocellulaire du père Bulot qu'il a fait sienne.Aux mots seuls est dévolue la mission de rendre les nuances et la complexité de l'idée. Des mots riches dans une phrase pauvre.
Il fallait bien en venir là: du silence le mot est plus proche encore que la phrase. L'idéal serait qu'il fût une phrase à lui à lui seul. Ainsi rejoindrait-on en lui le discours et le silence, comme se rejoignent en l'instant Kierkegaardien le temps et l'éternel. Á défaut du mot-phrase, mettons dans la phrase le moins de mots et les plus lourds de sens.
Qu'ils ne se bornent pas à exprimer l'idée dans sa nudité, mais que, par le jeu de leurs différents sens -étymologique, populaire, savant -, ils fassent entrevoir un au-delà harmonique de l'idée.
"Le beau rôle que pourrait jouer Malherbe en ce moment:
- D'un mot mis en sa place, enseigner le pouvoir.
Et jeter dans la boîte aux rebuts tous les autres mots qui sont flasques comme des méduses."
Á suivre.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947)
C'est vraiment contre la syntaxe elle-même qu'il en a; elle paraît à ce paysan un raffinement d'oisif. C'est la phrase terrienne et populaire, la phrase monocellulaire du père Bulot qu'il a fait sienne.Aux mots seuls est dévolue la mission de rendre les nuances et la complexité de l'idée. Des mots riches dans une phrase pauvre.
Il fallait bien en venir là: du silence le mot est plus proche encore que la phrase. L'idéal serait qu'il fût une phrase à lui à lui seul. Ainsi rejoindrait-on en lui le discours et le silence, comme se rejoignent en l'instant Kierkegaardien le temps et l'éternel. Á défaut du mot-phrase, mettons dans la phrase le moins de mots et les plus lourds de sens.
Qu'ils ne se bornent pas à exprimer l'idée dans sa nudité, mais que, par le jeu de leurs différents sens -étymologique, populaire, savant -, ils fassent entrevoir un au-delà harmonique de l'idée.
"Le beau rôle que pourrait jouer Malherbe en ce moment:
- D'un mot mis en sa place, enseigner le pouvoir.
Et jeter dans la boîte aux rebuts tous les autres mots qui sont flasques comme des méduses."
Á suivre.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947)
vendredi 29 juin 2012
Journal du 29 juin 1908
Le beau matin. Levé ce matin à 4 h 1/2. Une névralgie faciale m'empêchait de dormir. Voici exactement ce que j'ai noté.
D'abord, par crainte du ridicule, je dis à Marinette que j'allais au cabinet.
Le soleil: un point. Le coq enroué. Le petit lapin. Ceux qui se lèvent.
Pris de bâillement, je faisais à la nature de grandes bouches rondes comme le trou du petit lapin. De sorte qu'à huit heures j'étais au lit, comme toujours.
Les nuages se dressent en cercle comme des caniches blancs démesurés.
Se lever matin, oui, c'est assez drôle, une fois, si ce matin-là on se recouche.
J'ai positivement vu s'ouvrir les lèvres d'un lis où perlait la sueur.
Ma fenêtre déjà ouverte! Philippe va croire aux voleurs.
Léger froid aux pieds. Nuage accroché au clocher. Déjà les chevaux et les boeufs mangent.
La pie dans le pré, le loriot, le coucou. Pendant la nuit, ils sont redevenus plus familiers. Ils croyaient l'homme disparu.
Le bouillon blanc a brûlé toute la nuit et ne s'éteint pas. Feuilles fripées.
De son temps, au XVIIIe siècle, Rousseau, je ne dis pas. Aujourd'hui, le soleil ne se lève plus comme ça.
jeudi 28 juin 2012
B. de Nadaillac, maire de Chitry, écrit à M. Toesca
Document inédit.
16 rue Dupont-des-Loges (7e) 20 février 1977
Monsieur,
16 rue Dupont-des-Loges (7e) 20 février 1977
Monsieur,
Le beau livre sur Jules Renard que vous avez eu l'amabilité de m'envoyer m'a passionné.
Je connaissais, au fond, bien mal l'homme dont j'ai l'honneur d'être le lointain successeur à la mairie de Chitry. L'incompréhension totale entre lui et mes grands-parents, et pas plus d'un côté que de l'autre on n'aurait imaginé faire un geste de rapprochement. Aussi, dans mon enfance, n'ai-je guère entendu parler de lui.
J'admire l'impartialité du jugement que vous portez sur lui. Après vous avoir lu, l'explication de son caractère, à la fois antipathique et attachant, apparait toute simple: blessé par la dureté de sa mère, il prend en haine tout ce à quoi elle attache de l'importance. (Et je vous sais gré de n'avoir fait, malgré la mode actuelle, qu'une allusion passagère à Freud sur ce point).
Sur sa vie conjugale irréprochable vous avez une phrase parfaitement juste, mais, au fond, accablante: il lui aura manqué d'aimer de cet amour merveilleux.
Et vous le ramenez à ce qu'il était uniquement: un homme de lettres à l'état pur, pour qui le talent et, surtout, les succès littéraires étaient les seules chose qui puissent compter.
En vous redisant combien nous avons pris plaisir à vous lire, je veux vous dire combien ma femme et moi serions heureux de vous accueillir, moins brièvement que la première fois, si une occasion vous ramène, ainsi que Madame Toesca à Chitry.
B. de Nadaillac
(Fond Maurice Toesca, IMEC)
mercredi 27 juin 2012
Léon Guichard écrit à Maurice Toesca
Documents inédits.
12 quai Mourrier 38000 Grenoble 9 mars 1977
12 quai Mourrier 38000 Grenoble 9 mars 1977
Monsieur,
Vous avez publié récemment un Jules Renard. Si vous aviez l'obligeance de m'en faire adresser un exemplaire je serais heureux d'en rendre compte soit dans la Revue d'histoire littéraire de la France, soit plus probablement dans Studi Francesi.
Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus choisis.
Signé: Léon Guichard, responsable de l'édition des oeuvres de Jules Renard dans la collection de la Pléiade.
* * * * *
Le Prieuré 73610 Lépin le lac 21 avril 1977
Cher Monsieur,
Séjournant en Savoie depuis la fin de mars j'y attendais ce Jules Renard que vous m'aviez aimablement annoncé. Faisant hier un saut à Grenoble, j'y ai trouvé le mot d'un obligeant voisin qui le conservait pour moi. Le préposé aux paquets postaux, au lieu de le faire suivre à mon adresse de campagne et ne pouvant le faire entrer dans ma boite aux lettres, l'avait simplement déposé par terre. Mon voisin l'avait recueilli et je viens tout de suite vous remercier.
Je suis impatient de revivre la vie de Renard avec vous.
Je pars pour un colloque en Toscane, mais je l'emporte. Et ce sera mon seul livre avec moi, et je vous remercie de cette compagnie.
Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus vifs.
Signé: Léon Guichard
(Fonds Maurice Toesca, Imec)
mardi 26 juin 2012
Intermède, par Simone Weil
L'expérience d'usine
Simone Weil, professeur de philosophie, décide en 1934 et 1935, de travailler en usine comme manœuvre à l'entreprise Alsthom, puis chez Renault. Elle voulait vivre la vie d'un ouvrier, partager ses peines, mais aussi éprouver la solidarité et l'amitié.
"Cette expérience, qui correspond par bien des côtés à ce que j'attendais, en diffère quand même par un abîme: c'est la réalité, non plus l'imagination. Elle a changé pour moi, non pas telles ou telles de mes idées (beaucoup ont été au contraire confirmées), mais infiniment plus, toute ma perspective sur les choses, le sentiment même que j'ai de la vie. Je connaîtrai encore la joie, mais il y a une certaine légèreté de cœur qui me restera, il me semble, toujours impossible.
(...) Quand je pense que les grands chefs bolchevicks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu'aucun d'eux - Trotsky sûrement pas, Lénine je ne crois pas non plus - n'avaient sans doute mis le pied dans une usine et par suite n'avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers - la politique m'apparaît comme une sinistre rigolade."
(Correspondance de Simone Weil extraite du programme du Festival de la Correspondance de Grignan (Drôme) 4-8 juillet 2012, p. 11.)
lundi 25 juin 2012
Journal du 25 avril 1902
Printemps. Il semble qu'à déjeuner on va manger d'abord quelques brins de lilas, et qu'on finira par une coupe de fleurs de pommiers.
Journal du 25 juin 1902
L'écrivain doit créer sa langue et ne pas se servir de celle du voisin. Il faut qu'on la voie pousser à vue d’œil.
Marguerite Renard parle de sa belle-famille
Lettre inédite
Marguerite, belle-fille de Jules Renard, écrit à Maurice Toesca qui prépare une biographie de Jules Renard:
Montfort l'Amaury le 18 avril 1969
Marguerite, belle-fille de Jules Renard, écrit à Maurice Toesca qui prépare une biographie de Jules Renard:
Montfort l'Amaury le 18 avril 1969
[...] Je n’ai été introduite dans la famille que lorsque j’ai épousé son fils en 1924 : il était mort depuis 14 ans.
Nous vivions à Pougues-les-Eaux, ma belle-mère et sa fille à Paris.
Je n’ai pratiquement pas connu ses familiers, mais fort bien par contre sa sœur, cette merveilleuse tante Amélie qu’il était impossible d’identifier à Sœur Ernestine !
Elle avait deux filles dont l’aînée Jane morte il y a quelques années vous aurait été fort précieuse.
Elle représentait pour moi le seul lien qui me rattachait à cette famille d’adoption. Je n’avais que des rapports courtois et superficiels avec ma belle-mère qui avait reporté tout ce que son cœur contenait d’amour sur Baie.
Le beau-frère d’un premier mariage de Fantec vient de mourir à Chitry qui pouvait raconter bien des choses sur Jules Renard.
Entre ma fille et ma belle-fille, la fille du premier mariage de Fantec, que j’ai élevée, je me sens bien démunie devant celui dont nous portons le nom et auquel nous vouons sinon une affection véritable pour l’homme que nous n’avons pas connu, du moins une grande admiration pour l’écrivain qui demeure.
Je possède quelques photographies mais elles ont servi si souvent ! Enfin, je vous les montrerai un jour. Les plus précieuses sont celles que j’ai prises moi-même à Chitry en 1924, de Philippe et Ragotte.
Léon Guichard habite Grenoble mais depuis quelques années, il occupe un poste à l’Institut Français de Florence. Mais ce doit être sa dernière année et il doit apporter son manuscrit du 2° volume Pléiade chez Gallimard. Vous serait-il utile de le rencontrer ? Je vous tiendrai au courant de sa présence à Paris.
Donc voici un premier ensemble de renseignements. Téléphonez-moi le cas échéant. Je ne pense pas pouvoir aller à Paris avant une quinzaine de jours.
En attendant cette éventuelle rencontre, je vous adresse mes sentiments les plus amicaux.
M. Renard (M. = Marguerite Renard)
(Fonds Maurice Toesca, IMEC)
(Fonds Maurice Toesca, IMEC)
dimanche 24 juin 2012
L'homme ligoté
Suite du blog du 11 juin.
Il pensa que la brièveté dans le discours offrait l'image la plus rapprochée du silence et que la phrase la plus silencieuse était celle qui réalisait la plus grande économie. Il a cru toute sa vie que le style était l'art de faire court. Et sans doute est-il vrai que l'expression la plus concise est ordinairement la meilleure. Encore faut-il entendre: relativement à l'idée qu'on exprime. Ainsi certaines longues phrases de Descartes ou de Proust sont-elles fort courtes, parce qu'on ne pouvait pas dire en moins de mots ce qu'elles disent.
Mais Renard ne se contentait pas de cette concision relative qui soumet la phrase au sens. Il voulait la concision absolue: il se donnait avant l'idée le nombre de mots qui devaient l'exprimer. L'unique problème qui l'a préoccupé, c'est celui que Janet appelle le problème du panier et qu'il formule en ces termes: " Comment faire tenir le plus de briques dans un même panier?"
Renard prétend s'être dégoûté de la poésie parce que, dit-il, "un vers, c'est déjà trop long". Dans les romans, ce qui l'intéresse, ce sont les "curiosités du style". Et certes c'est là qu'il faut chercher le moins: car, dans un roman, le style s'efface. Mais Renard n'aimait pas les romans.
À suivre.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947)
samedi 23 juin 2012
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