lundi 30 mars 2015

Journal du 30 mars 1901

Voyage de trois jours à Chaumot.
Les bouillottes grillonnent, rossignolent. un homme monte à une station. Il n'a pas de bagages. Il a un chapeau en cône tronqué, un pardessus jaune, un pantalon fripé, l'air pauvre. Il se jette dans un coin et, les mains dans les poches de son pardessus qui ferme mal, il dort. Il a les lèvres épaisses, la figure commune, le souffle malsain. De temps en temps il ouvre un peu les yeux et me regarde. J'ouvre les miens tout grands. Est-ce l'assassin?
Pendant qu'il dort, je m'assure que la sonnette d'alarme est au-dessus de ma tête et que mon bras n'a qu'à se détendre vite, comme un ressort. Les mains dans les poches de son pardessus lâche, mou, ne me semblent pas serrer une arme. quant aux bouillottes, elles sont toutes deux sous mes pieds et sous les siens, puisqu'il est en face de moi.
Tout à coup - et il n’y a aucun intervalle  entre son sommeil et ce geste -, il tire de sa poche un papier plat. Est-ce un joueur, et va-t-il m'offrir une partie de cartes? Il développe un premier papier jaune, puis un second, tire une paire de ciseaux et un couteau, presque un canif. Il s'assure que les ciseaux fonctionnent bien et, du bout du doigt, que toutes les lames du couteau ont le fil très fin. Il enveloppe le tout dans un seul papier et remet le paquet dans sa poche.
Le train s'arrête. Il est arrêté depuis quelques secondes que l'homme, sans même prendre le temps de se réveiller, descend et ferme la portière.
Resté seul, je me détends, comme si j'avais échappé tout de même à quelque danger.

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