vendredi 27 juin 2014

L'alimentation au temps de Jules Renard

Un médecin, le docteur Chantemesse, avait expliqué que l'huitre donnait la fièvre typhoïde et entrainait la mort.
En ce moment, ils (les médecins) vous interdisent, le plus impérieusement du monde, toute sorte d'aliments qu'ils vous ordonnaient hier, et qu'ils vous recommanderont, a nouveau, demain. si on les écoutait, on ne pourrait plus rien manger, ni plus rien boire, ni plus rien respirer. Qui vous dit que, dans huit jours, il ne sera pas décrété par d'impeccables microbiographes que le bifteck, le gigot de mouton, le poulet, les œufs,  les épinards, les fruits, le pain lui-même, et en général tout ce qui se mange, se boit et se respire, et l'eau pure des sources, et l'air vivifiant des montagnes, que tout cela, reconnu jusqu'ici pour excellent et hygiénique, n'est plus que d'affreux poisons.
Je reverrai toujours le visage bouleversé d'un médecin qui, entrant chez moi et constatant que je mangeais des fraises, s'écria avec un profond accent d'indignation: 
- Des fraises! des fraises! Mais, malheureux, vous voulez donc vous tuer! Mais vous ne savez donc pas que les fraises, c'est du tétanos, du tétanos condensé en pilules.
Et il ajouta en apercevant, sur le buffet, la desserte de mon déjeuner:
- La salade aussi, d'ailleurs...et tout...et tout. Tout ce qui pousse dans la terre, dans ce foyer d'infection tétanique qu'est la terre.
Puis, revenant aux fraises, il me dit, sur un ton suppliant:
- Des fraises! Vous n'avez pas le droit, sapristi! Voyons, mon cher, vous avez une famille, que diable! des amis. C'est scandaleux.
(Octave Mirbeau, Le Figaro, 1er décembre 1903.)

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