mardi 2 juillet 2013

Une rue de Paris au temps de Jules Renard 2/3

Bien distincts dans ce quartier si tranquille (où les bruits n'étaient plus un motif de tristesse pour Françoise et en étaient  devenus un de douceur pour moi) m'arrivaient, chacun avec sa modulation différente, des récitatifs déclamés par ces gens du peuple, comme ils le seraient dans la musique, si populaire, de Boris, où une intonation initiale est à peine altérée par l'inflexion d'une note qui se penche sur une autre, musique de la foule qui est plutôt un langage qu'une musique. C'était: "Ah! le bigorneau, deux sous le bigorneau", qui faisait se précipiter vers les cornets  où on vendait ses affreux petits coquillages, qui, s'il n'y avait pas eu Albertine, m'eussent répugné, non moins d'ailleurs que les escargots que j'entendais vendre à la même heure. Ici, c'était bien encore à la déclamation  à peine lyrique de Moussorgsky que faisait penser le marchand, mais pas à elle seulement. Car après avoir presque "parlé ": "Les escargots, ils sont frais, ils sont beaux", c'était avec eux la tristesse et le vague de Maeterlinck, musicalement transposés par Debussy, que le marchand d'escargot, dans un de ces douloureux finales par où l'auteur de Pelléas s'apparente à Rameau ("si je dois être vaincue, est-ce à toi d'être mon vainqueur?"), ajoutait avec une chantante mélancolie: "On les vend six sous la douzaine..."
A suivre.
(Marcel Proust, La Prisonnière, Folio classique, p. 108)

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