dimanche 2 août 2015

Journal du 2 août 1902

Chitry. C'est la première fois, mais je préférerais l'incognito. Tout à l'heure en passant devant l'auberge, j'ai entendu des gens parler fort, et l'un d'eux a presque crié, en  se retenant tout de même: "Poil de Carotte!" Est-ce que je serai obligé, un jour,  de me retourner et de répondre: "Et vous, comment vous appelle-t-on? Poil de voyou, ou crapule?"  Est-ce que Poil de Carotte va recommencer et me rendre ce pays inhabitable?
Dire que, si jamais j'ai quatre-vingts ans et que je sois obligé d’être un  maire "à poigne", les gamins me courront après en m'appelant Poil de Carotte.

vendredi 31 juillet 2015

Journal du 31 juillet 1905

Incendie du vendredi 31 juillet, à trois heures du matin.
Borneau va mieux. Il rit, tout fier d'avoir échappé au feu du ciel, tout fier d'avoir aussi été presque foudroyé.
- Je me suis jeté à quatre pattes, dit-il, pour courir dans la rue. 
Déchirure fracassante du coup de tonnerre. 
- N'aie pas peur! dis-je à Baïe.
Lucienne appelle Philippe, son père. Par la porte, je vois Chitry en feu. On s'habille. Lanterne pour moins voir les éclairs. Gens sur les portes, dans les rues. Des hommes redescendent.
- C'est chez Borneau! disent-ils! 
- Et Borneau?
On l'a sauvé, mais la Mougneaude a voulu rentrer pour prendre son édredon, et elle y est restée.
Ah! Et les pompes? Pas d'eau. Cris. Une échelle. Tous les hommes à la chaîne.
Il fait déjà jour. Ma lanterne allumée, que je porte du jardin à la cour, doit me rendre ridicule.
Il y a ceux qui veulent se distinguer et sont beaux à voir sur le toit. Il y a les goguenards qui se défilent.
L'orage recommence.
Ceux qui ne se distinguent pas par le courage veulent, dans leur récit, se distinguer par la peur, jamais ils n'ont eu et jamais personne n'a eu peur comme ça!
La mougneaude sur son lit, vieille, presque morte, - Ôtez la chemise! Coupez, coupez! Qu'est-ce que ça fait? Frottez avec de la laine, de l'eau chaude, non: froide.
Maman en verse un plein pot sur la laine.
Cuiller entre les dents. Je cherche la langue, je la pince, impossible de l'attraper. Le mouchoir. Mouvement des bras. Le vert des dents. Le corps blanc de cette vieille femme.
Elle va s'en tirer.
Le curé arrive, met sa blouse blanche, lit ses prières et débouche sa fiole d'huile pour l'extrême-onction. Je ne me découvre pas, mais je sors.
Tandis que nous la ranimons, il l'enterre.
Honorine dit que le feu du ciel l'a jetée sous son arche.
Le paysan veut être éloquent dans la douleur. Mougneau  poussait des cris comme une pleureuse classique.
De son poulailler, des poules se sauvaient, en feu.

 

jeudi 30 juillet 2015

Journal du 30 juillet 1897

Mon père. Le lendemain, je me lève de table pour aller pleurer. C'est la première fois, depuis vingt heures que je le veille. Des flots de larmes me montaient aux yeux: pas un n'avait pu sortir. 
Quelle belle mort! Je crois que, s'il s'était tué devant moi, je l'aurais laissé faire. Il ne faut pas diminuer son mérite. Il s'est tué, non parce qu'il souffrait trop, mais parce qu'il ne voulait vivre qu'en bonne santé.
Il aurait dû me le dire. Nous nous serions entretenus de sa mort comme faisaient Socrate et ses amis. Peut-être en a-t-il eu l'idée. Mais je sais bien que j'aurai été stupide. Je lui aurais dit: "Tu es fou! Laisse-moi tranquille, et parlons d'autre chose."
Je crains moins la mort. Je crains déjà moins l'orage. (Ce n'est pas vrai.)
Magnifique exemple! et plus de duel: je me tuerai moi-même quand je voudrai. Il y a du plomb dans ma vie: les chevrotines de sa mort.

mercredi 29 juillet 2015

Journal du 29 juillet 1898

Moi qui ne recherche que le rare et qui, pour y atteindre, renonce aux gros tirages et à la grosse presse, je lis, ce matin, dans la dernière des petites revues, qu'un anonyme trouve que j'excelle dans ce que je fais, mais que je fais toujours la même chose.
Et me voilà déconfit pour longtemps.

lundi 27 juillet 2015

Journal du 27 juillet 1897

Promenade à Asnan. Des clochers, des croix, des cimetières. Une croix noire avec un christ doré qui fait mal aux yeux. Petits champs soigneusement clos.
Et toujours cette stupéfaction de voir qu'il y a des êtres qui vivent là! Une vieille dame très bien, sur le seuil d'une maison très propre tricote, et nous accorde à peine un coup d’œil. C'est la première fois que nous voyons ces pays, qui nous attendrissent. Nous ne sommes pas des coureurs.
Tous ces pays où mon père a chassé! A chaque instant, je m'y croyais égaré. Là, il a tué un lièvre. Dans cette haie, nous avons perdu une perdrix rouge. 
Montenoison, un des points culminants du Nivernais.
Le feu d'une forge. Un cavalier en gants blancs. Tout de suite: vie de château, images de richesse et de bonheur, châtelaine charmante.

samedi 25 juillet 2015

vendredi 24 juillet 2015

Journal du 24 juillet 190arché

Guitry raconte:
- Pasteur  se présente chez madame veuve Boucicaut, la propriétaire du Bon Marché. On hésite à le recevoir. "C'est un vieux monsieur", dit la bonne. "Est-ce le Pasteur pour la rage des chiens?" La bonne va demander. "Oui", dit Pasteur. Il entre. Il explique qu’il va fonder un Institut. Peu à peu, il s'anime, devient clair, éloquent. "Voilà pourquoi je me suis imposé le devoir d'ennuyer les personnes charitables comme vous. La moindre obole... - Mais comment donc!" dit Mme Boucicaut avec la même gêne que Pasteur. Et des paroles insignifiantes. Elle prend un carnet, signe un chèque et l'offre, plié, à Pasteur. "Merci, madame! dit-il, trop aimable!" Il jette un coup d’œil sur le chèque et se met à sangloter. Elle sanglote avec lui. Le chèque était d'un million. 
Guitry a les yeux rouges, moi, la boule de gorge. 
Et nous voilà parlant bonté, pleins d'une bonté qui fond en nous et nous fait du bien, avant, hélas! que nous n'en fassions aux autres.

jeudi 23 juillet 2015

Journal du 23 juillet 1894

Explication de Marcel Schwob sur l'impossibilité de fonder un journal du matin à Nantes: à cause de l'exiguïté des trottoirs, les Nantais ne peuvent lire en allant à leurs affaires.

mercredi 22 juillet 2015

Journal du 22 juillet 1894

Quant on le priait à dîner, Schwob apportait toujours quelque chose. C'était son plat à lui: un volume de Rabelais ou de Pascal. Il lisait admirablement, je ne dis pas: sans prétention à bien lire. Après chaque phrase il levait les yeux sur ses auditeurs comme pour s'assurer qu'ils se tenaient là, immobiles, captivés et reconnaissants. Il pouvait manquer de goût. Je me rappelle qu'un soir, chez Mme Léon Daudet, où on l'écoutait avec une complaisance charmante, il faillit confondre Oscar Wilde avec Shakespeare. On dut l'arrêter.
Il avait des manies enfantines. Il semblait alors, sa belle intelligence mise de côté, jouer avec les petites sœurs de Monelle. Il prenait son petit dé, son petit coton, ses petites aiguilles, et il cousait de plaisantes bavettes sous le nez des directeurs de journaux.  Il les avait tous en horreur. Il contait bien et y prenait plaisir. Il s'exerçait peut-être à domicile, car, au bout de trois ou quatre ans, il nous parut que quelques-unes de ses histoire restaient le mêmes.
Il ne faut pas sournoisement respecter les morts. Il faut traiter leurs images en amies et aimer tous les souvenirs qui nous viennent d'eux. Il faut les aimer pour eux-mêmes et pour nous, dût-on déplaire aux autres.
Ses taquineries. Ses calembours sur des noms haïs, des titres de livres écœurants.

mardi 21 juillet 2015

Journal du 21 juillet 1901

Je connais bien  ma paresse. Je pourrais écrire un traité sur elle, si ce n'était un si long travail.

lundi 20 juillet 2015

Journal du 20 juillet 1887

L'esprit est à peu près, à l'intelligence vraie, ce qu'est le vinaigre au vin solide et de bon cru: breuvage des cerveaux stériles et des estomacs maladifs.

dimanche 19 juillet 2015

Journal du 19 juillet 1899

Les brumes montent ça et là comme des fumées éparses. Les hommes souterrains allument leur foyer.

vendredi 17 juillet 2015

Journal du 17 juillet 1893

Et M. Vernet expliquait la mer:
- Non, mes enfants. Quand cette plage-ci se découvre, l'autre ne se couvre pas ainsi que vous pourriez le croire. La mer se gonfle comme votre petit ventre si vous respirez fort, comme vos deux joues si vous imitez le phoque. Elle se soulève comme une soupe au lait.
Elle monte vers la lune qui est au ciel, et vous avez la mer haute. Puis elle s'efface, s'accroupit, fait le chien couchant, se met en carboulot comme vous, dans vos draps, les nuits d'hiver. Et vous avez la mer basse.

jeudi 16 juillet 2015

Journal du 16 juillet 1892

On lui avait dit qu'une écriture montante était un signe d'avenir, et il signait de la cave au grenier.