lundi 27 avril 2015

Journal du 27 avril 1909

Le beau jeune homme, bourgeois dans le commerce, pas assez imprudent pour se faire marin. Il chasse avec un hammerless. Il a fait un faux rocher dans son jardin, une tonnelle pour dîner, l'été.
Lui aussi, il a eu une très mauvaise mère.
- Il a des tantes partout! dit Mme Alix. Il en a! Il en a...
Leur noce, la plus belle dont ils se souviennent; on n'a pas revu ça à l'église. Ils expédient des chiens de mer.
On ne peut même pas trouver la tombe d'Alix.
Barfleur ne prend plus de poisson; toutes les pieuvres le détruisent. Ils ne gagnent pas de quoi payer leur tabac.  Ils cultivaient déjà la pomme de terre; ils se sont mis au chou et au chou-fleur.D'ailleurs, Alix est mort, il n'y a plus de pêcheur comme lui.
Nouveau christ  dans le cimetière.

dimanche 26 avril 2015

Journal du 26 avril 1909

Barfleur. Une femme décoiffée par la mer.
Une alouette chante sur l'immense mer.
La première chose que j'apprends, c'est que L’Écornifleur a été apporté ici par un voyageur qui l'avait lu en Chine.
Désillusion. Mme Alix, une vieille sans intérêt, me regarde avec des petits yeux de défiance.  Elle tient à nous montrer la maison où nous habitions voilà vingts ans. Elle était mieux Elle sentait le sapin: aujourd'hui, elle sent le tapis. Elle s'est embourgeoisée. Album de cartes postales, portraits du pape, un dessin à la plume: "Dieu protège mon fiancé." De la jeune fille, on a voulu faire une dame: piano, violon, mandoline du mari, et des tapis et des tentures!... Tout ça dans l'obscurité. Mme Alix cherche qu'on lui dise qu'elle n'a pas vieilli.
Ils continuent le commerce de poisson comme en cachette.  Ils voudraient bien dire qu'ils on fait fortune, et pas trop qu'on le croie: c'est mauvais pour ce qu'il reste de commerce.
Christ partout.Rien pour moi. J'entends seulement: "Vous avez monté en grade", quand je lui dit que je suis maire.
Elle parle de son coeur.
- Mon défaut, c'est que j'ai trop de coeur. Je donne tout ce que j'ai.
Bien étonnée d'avoir si bon coeur, tout en étant si sûr d'être avare.
Suite demain.

samedi 25 avril 2015

Journal du 25 avril 1893

- Tu fais un roman. Quel est le sujet?
Bosdeveix:
- C'est un homme qui...
- Oui, je vois ça de loin, dit d'Esparbès.
Bosdeveix:
- Ça se passe à la frontière...
- Chic, alors! Parce que, tu sais, moi, mon vieux, tout ce qui  passe sur la frontière... Mais, ce qui passe en France, je m'en fous.  Moi, je ne suis pas intelligent. J'aime mieux avouer à Barrès que je n'ai pas lu ses livres que de lui dire des bêtises. Des fois, je dis à ma femme: "Hein? Crois-tu que nous n'avons pas encore eu les Renard à déjeuner!"
Bosdeveix:
- A la frontière du réel et de l'idéal.


vendredi 24 avril 2015

Journal du 24 avril 1906

Paysage. Des petits veaux qui dégringolent, comme renversés d'une boite à joujoux. Des vaches et des bœufs blancs dans un pré d'un vert pur, des toits rose au soleil couchant, un horizon bleu, des arbres qui n'ont encore qu'un duvet de feuilles.

jeudi 23 avril 2015

Journal du 23 avril 1899

Qu'est-ce qu'un critique? Un lecteur qui fait des embarras.

Jules Renard vu par la radiodiffusion française, France II

La prose est à Jules Renard ce que la musique est à Mozart: une justification totale. Il a connu autant que Mozart, la terreur d'être méconnu, de disparaître avant d'avoir trouver sa place dans le concert du monde, comme lui sans défense, n'ayant d'autre richesse et d'autre habileté , que la beauté du langage. Beauté pure, beauté nue, sans vaines couleurs, sans transpirations sentimentales, perfection qui tient lieu de toute vertu.
(Radiodiffusion française, France II-Régional, 2 mai 1958, Jules Renard par Jean de Beer.)

mercredi 22 avril 2015

Journal du 22 avril 1904

Pelletan, sa photographie. On n'aimerait pas à le rencontrer au coin de l'Europe.

Jules Renard vu par Charles Mauras

M. Jules Renard... peut être défini le contraire essentiel du poète lyrique. Et je crois qu'il méprise un peu la poésie, les poètes, leur éloquence, leurs systèmes et cette symbolique qui leur est chère. Cependant, il n'est point sans poésie lui-même. J'irai plus loin, il est poète à la manière d'un satirique très sec. M. Jules Renard exerce la profession de graveur de pierres. Il a le poinçon incisif et l'esprit simplificateur. Sa gravure est par là d'une qualité haute et rare. elle représente quelque chose de net, de sûr et de concis.
(Charles Maurras, M. Jules Renard d'après Poil de Carotte: un psychologue des états de l'imbécilité, La revue encyclopédique, 1er avril 1895.)

mardi 21 avril 2015

Journal du 21 avril 1908

J'ai une morale, mais elle est assez tortueuse. J'arrive au bien par un chemin de traverse.
Seule, Marinette en a réalisé quelque chose.

Jules Renard vu par andré Gide

Je ne crois pas avoir encore eu l'occasion de dire combien j'admire Jules Renard. Je l'admire comme s'il était mort, tant je suis étonné qu'on écrive si bien aujourd’hui. Je le relis comme un classique...
(André Gide, l'Ermitage, décembre 1901.)

lundi 20 avril 2015

Journal du 20 avril 1892

Le brave homme qui invite à venir voir "son groseillier" dans son jardin de banlieue.
- Vous n'avez que celui-là?
- Oh! il mangerait les autres.

Intermède

Comme je descendais des fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs:
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants....
(Arthur Rimbaud, Le bateau ivre.)



dimanche 19 avril 2015

Journal du 19 avril 1897

Il avait un geste familier. Il s'accoudait du bras droit, posait sa joue sur ses doigts  et, de l'ongle du petit doigt libre, se touchait une dent rentrée. Il m'a laissé ce tic. Il m'a laissé la peur des lavements et les réponses évasives. Mon frère et ma soeur ont hérité d'autres tics. 
Les mots  filial et paternel ne signifiaient rien entre nous. Un mélange d'estime, d'étonnement et de crainte, voilà ce qui nous reliait. J'avais le soin de dire qu'il n'était pas comme les autres, et le souci de montrer qu'il ne me faisait pas peur.
Moi, je m'arrache les poils du nez comme il faisait, mais, plus sédentaire que lui, j'exagère.

samedi 18 avril 2015

Journal du 18 avril 1902

Au jardin d'acclimatation. Le bélier, la corne rebattue sur l'oreille.
Le flamant qui essaye sa trompette.
Le gardien des oiseaux. le mieux apprivoisé, c'est encore lui. Il me suit de cage en cage. Je crois lui échapper, mais le voilà sorti, tout près de moi, souriant, pas fatigué, et il finit par me prendre dans la main une pièce de dix sous.
Je déteste - et d'un goût délicat c'est le signe -
Toute la plomberie orgueilleuse du cygne.
"Le cormoran crieur", dit Victor Hugo dans Les Pauvres gens. je l'ai entendu rire, ricaner plutôt.
Le paon mue. Il a le cou pelé comme si quelqu'un s'était frotté à sa peinture mal séchée. 
Comme on serait fier d'être quelque chose dans la vie de ce lion, s'il nous faisait la grâce de son intimité, de sa sympathie!
L'hyène: Ernest La Jeunesse. Plus turbulente  que cruelle.
La critique d'un sot te fait mal. Tu t'attristes.
et tu confonds la gloire avec les journalistes.

vendredi 17 avril 2015

Journal du 17 avril 1891

Un homme tellement beau que lui-même se trouve ridicule.

Jules Renard vu par Henri Bataille

Il y en eut, certes de plus lyriques, il y en eut de plus puissants, il n'y en eut pas de plus méticuleux. Son œuvre est emplie de recueillement, et son regard sur les choses ne fut pas, comme on le croit généralement, un regard desséchant.  Il demeura exact, précis, mais il sut aussi rester ému, et, sous les étoiles, parmi la fraternité charmante de ses compagnons les chiens et toutes les bêtes des champs, Poil de carotte passe en petit grand héros...
(Henri Bataille, Écrits sur le théâtre, 1917.)

jeudi 16 avril 2015

Journal du 16 avril 1903

Antoine veut dire son rôle avec le souffleur. c'est terrible.
On répète dans de la toile d'emballage du décor.
Ce que dit Antoine à un souffleur:
- Je vous attends,  monsieur....Pas si vite, monsieur!.... Le texte, monsieur. Y a-t-il "pourtant" ou "cependant"? ...Rien à faire avec un souffleur pareil!... Laissez-moi, monsieur!... Soutenez-moi, monsieur!...Heu! Heu! Suivez donc, monsieur!... Pas si haut! Je ne m'entends plus!
Il dit:
- Je veux savoir mon texte aujourd’hui.
- Bon! Mais vous me permettrez tout de même, Antoine, d'y faire quelques petits changements?
- Vous aussi, à moi? dit-il.
- C'est drôle!
Ibels me demande si ça ne me gêne pas qu'il reste. Nous en sommes à la scène du peintre. Il doit trouver ça de mauvais goût, Cheirel trop "Palais-Royal", Signoret, pas poète.
On recommence. C'est aussi mauvais, et je n'y vois que du terne.
Desprès, à qui Beaubourg vient de lire une pièce en quatre actes, dont le premier est formidablement beau, et les trois autres, de plus en plus mauvais, me parle de Poil de Carotte qu'elle a joué dans un salon, de Lugné, qui est un admirable Lepic, un peu trop grand seigneur, puis elle me dit:
- C'est délicieux.
- De qui parlez-vous,
- De  Monsieur Vernet. J'ai entendu les deux actes.  Oh! la fin du deux! C'est du même tonneau que Plaisir de rompre, quoique supérieur. J'aime moins le Pain de ménage, vrai et simple. Je ne dis pas que cela aura la destinée de Poil de Carotte, que je vous jouerai éternellement, mais vous pouvez compter sur soixante à quatre-vingts représentations. 
- Vous êtes sincères?
- Oh! vous pouvez être tranquille.
Et je le suis un peu moins.
Tout de même, il faut bien laisser à Desprès une petite préférence pour Poil de Carotte!

mercredi 15 avril 2015

Journal du 15 avril 1903

Dumas fils avait beaucoup de talent pour son époque. Depuis, on a appris une autre langue. Il n'y aurait peut-être qu'à récrire tout ça, je ne dis  pas:  avec plus de talent, mais avec d'autres mots. Dans vingt ans, il faudra peut-être faire le même travail pour les pièces de Capus et d'Hervieu.
On a dit que le Théâtre libre est rosse. Mais combien Dumas est mufle! Il a pour la femme un mépris d'esclave affranchi.
Nous faisons nos pièces avec nous-mêmes: où est-il dans les siennes? C'est plus général, mais ça manque de vie, et ce n'en est pas plus de tous les temps, puisque déjà on en est las.
Théâtre de dompteur.
Le valet de chambre lui-même a du style, et tous en ont un peu comme les valets de chambre. On annonce: "Monsieur le comte." Nous voilà fixés: c'est monsieur le comte. Tout le monde sait, par convention, ce que c'est, mais, quel homme, ça ne nous regarde pas.
C'est du sport, et ça reste humain parce qu'après tout, par travail et entraînement, il y a de l'humanité dans tous les sports.
On dit quelquefois: "C'est émouvant", et presque toujours: "C'est curieux." Oui, c'est bien curieux! Quelles drôles de gens! allons souper.