mardi 21 mai 2013

Un texte non inédit de Jules Renard 2/3

Suite d'hier.
M. Vernet, calmé, rejeta sa ligne à l'eau et au lieu de mettre le goujon dans le sac, sans savoir pourquoi (il ne sut jamais le dire), il regarda le goujon. Pour la première fois, il regarda un poisson qu'il venait de prendre! D'habitude, il se dépêchait de lancer sa ligne à d'autres poissons, qui n'attendaient qu'elle. Aujourd'hui, il regardait le poisson avec curiosité, puis avec étonnement, puis avec une espèce d'inquiétude.
Le goujon, après quelques soubresauts qui le fatiguèrent vite, s'immobilisa sur le flanc, et ne donna plus signe de vie que par des efforts visibles qu'il faisait pour respirer.
Ses nageoires collées au dos, il ouvrait et fermait sa bouche, ornée, à la lèvre inférieure, de deux barbillons, comme de petites moustaches molles. Et, lentement, la respiration devenait plus pénible, au point que les mâchoires hésitaient même à se rejoindre.
- C'est drôle, dit M. Vernet, je m'aperçois qu'il étouffe!
Et il ajouta:
-Qu'il souffre!
C'était une remarque nouvelle aussi nette qu’inattendue.  Oui, les poissons souffrent quand ils meurent; on ne le croit pas d'abord, parce qu'ils ne le disent pas. Ils n'expriment rien; ils sont muets, c'est le cas de le dire: et, par ses détentes d'agonie, ce goujon semblait jouer encore!
Pour voir les poissons mourir, il faut, par hasard, les regarder attentivement, comme M. Vernet. Tant qu'on n'y pense pas, peu importe, mais dès qu'on y pense!...
Suite demain.

Edit: Merci au lecteur de ce blog qui signale que "ce texte est tiré des Histoires Naturelles sous le titre Poissons page 140 (La Pléiade)".

lundi 20 mai 2013

Journal du 20 mai 1897

Oui, quand une belle chose est dite en belle prose, il lui manque encore d'être dite en beaux vers.

Un texte non inédit de Jules Renard 1/3

La pêche
M. Vernet n'était pas un pêcheur à embarras, un pêcheur savant, vaniteux, bavard, insupportable;  il n'avait point de costume spécial, d'engins coûteux et inutiles, et la veille de l'ouverture ne lui donnait pas la fièvre.
Une ligne lui suffisait, de fil coordonné; un bouchon discrètement peint, des vers de son jardin comme amorce, et un sac de toile où il rapportait le poisson. Pourtant M. Vernet aimait la pêche; passionnément, ce serait trop dire; il l'aimait bien, il n'aimait plus qu'elle, après avoir renoncé successivement pour des raisons diverses, à ses exercices préférés.
La pêche ouverte, il pêchait presque tous les jours, le matin ou le soir, le plus souvent au même endroit. D'autres pêcheurs accordent de l'importance au vent qu'il fait, au soleil qui chauffe, aux nuances de l'eau, M. Vernet aucune. Sa perche de ligne de noisetier à la main, il partait à son gré, longeait l'Yonne, s'arrêtait aussitôt qu'il ne voulait pas aller plus loin, déroulait, posait la ligne, et passait d'agréables moments, jusqu'à l'heure de revenir à la maison déjeuner où dîner. M. Vernet n'était pas assez fantaisiste, sous pretexte de pêche, pour manger mal à l'aise, dehors.
C'est ainsi qu'il se trouva, dimanche dernier, le matin, d'assez bonne heure. S'étant pressé un peu ce premier jour, assis sur l'herbe et non sur son pliant, au bord de la rivière.
Tout de suite, il s'amusa autant qu'il pouvait. Cette matinée lui semblait délicieuse, non seulement parce qu'il pêchait mais parce qu'il respirait un air léger, parce qu'il voyait miroiter l'Yonne, suivait de l’œil une course sur l'eau de moustiques à longues pattes, et écoutait des grillons chanter derrière lui.
Certes, la pêche l'intéressait aussi beaucoup.
Bientôt il prit un poisson.
Ce n'était pas une aventure extraordinaire pour M. Vernet. Il en avait pris d'autres! Il ne s'acharnait pas après les poissons, il était homme à s'en passer, mais chaque fois qu'un poisson mordait trop, il fallait bien le tirer hors de l'eau. Et M. Vernet le tirait toujours avec un peu d'émotion. On la devinait au tremblement de ses doigts qui changeaient l'amorce.M. Vernet avant d'ouvrir son sac, posa le goujon dans l'herbe. Il ne faut pas dire: "Quoi! Ce n'était qu'un goujon!" Il y a de gros goujons qui agitent si violemment la ligne que le coeur du pêcheur bat comme à un drame.
Suite demain.


Employer le terme Inédit à propos d'un texte de Jules Renard me laisse pourtant perplexe. Comment a-t-il pu échapper au éditeurs successifs de Jules Renard? Et pourtant, j'ai eu beau cherché dans les trois volumes de La Pléiade comme dans Dans la vigne de Jules Renard  de Léon Guichard, je n'ai pas trouvé le texte de La pêche.  
J'ai peut-être mal cherché. Si un lecteur de ce blog le retrouve, je le remercie d'avance de me le signaler.

T.J. 

Edit: Merci au lecteur de ce blog qui signale que "ce texte est tiré des Histoires Naturelles sous le titre Poissons page 140 (La Pléiade)".

dimanche 19 mai 2013

Journal du 19 mai 1908

Le Ruy-Blas m'arrive ouvert à la page où il est dit que trois membres seulement de l'Académie Goncourt assistaient au bout de l'an de Huysmans. C'est Stock, parait-il, qui a de ces petites délicates attentions.

samedi 18 mai 2013

Journal du 18 mai 1904

Maman me dit:
- Le plus beau jour de ma vie: le 15 mai 1904, où mon fils a été élu maire de Chitry.

jeudi 16 mai 2013

Journal du 16 mai 1893

L'amusant, au théâtre, c'est de sortir aux entractes, de saluer, de serrer des mains, d'entendre des opinions et de s'en faire une moyenne, avec tous les extrêmes, sans effort, sur la pièce.

Un bijou signé Jules Renard 3/3

Dédèche est mort

Suite d'hier.
- Je vais voir.
- Encore cinq minutes!
Nos oreilles bourdonnent.  Ne croirait-on pas qu'un chien hurle quelque part, au loin, le chien du braconnier?
enfin le plus courageux de nous disparaît et revient dire d'une voix qu'on ne lui connaissait pas:
-C'est fini!
Mademoiselle laisse tomber sa tête sur le lit et sanglote. Elle cède aux sanglots, comme on a le fou rire, quand on ne voulait que rire.
Elle répète, la figure dans l'oreiller:
- Non, non, je ne boirai pas mon chocolat ce matin!
A la maman qui lui parle de mari, elle murmure qu'elle restera vieille fille.
Les autres rattrapent à temps leurs larmes. Ils sentent qu'ils pleureraient tous et que chaque nouvelle source ferait jaillir une source voisine.
Ils disent à Mademoiselle:
- Tu es bête, ce n'est rien!
Pourquoi rien! C'était la vie! et nous ne pouvons pas savoir jusqu'où allait celle que nous venons de supprimer.
Par pudeur, pour ne pas avouer que la mort d'un petit chien nous bouleverse, nous songeons aux êtres humains déjà perdus, à ceux qu'on pourrait perdre, à tout ce qui est mystérieux, incomprhéensible, noir et glacé.
Le coupable se dit: "Je viens de commettre un assassinat par trahison."
Il se lève et ose regarder sa victime. Plus tard, nous saurons qu'il a baisé le petit crâne chaud et doux de Dédèche.
- Ouvre-t-il les yeux?
- Oui, mais des yeux vitreux, qui ne voient plus.
- Il est mort sans souffrir?
- Oh, j'en suis sûr.
- Sans se débattre?
- Il a seulement allongé sa patte au bord de la corbeille, comme s'il nous tendait encore une petite main.
Fin
(Jules Renard, Vers et prose, janvier-février-mars 1910 et Histoires naturelles.)

mercredi 15 mai 2013

Journal du 15 mai 1906

Il faut lire tous les chefs-d’œuvre pour les remettre au point. Des livres le deviennent pendant la bataille comme, en temps de guerre, on devient capitaine; mais, ensuite, que de révisions rapides!

Un bijou signé Jules Renard 2/3

Dédèche est mort

Suite d'hier.
Ah! si Mademoiselle avait pu saisir ce chien féroce, le mordre à la gorge, le rouler et l'étouffer dans la poussière!
Dédèche guérit de la blessure des crocs, mais il lui resta aux reins une douloureuse faiblesse.
Il se mit à pisser partout. Dehors, il pissait comme une pompe, tant qu'il pouvait, joyeux de nous délivrer d'un souci, et à peine rentré il ne se retenait déjà plus.  Dès qu'on tournait le dos, il tournait le sien au pied d'un meuble, et Mademoiselle jetait son alarme monotone: " Une éponge! de l'eau! du soufre!"
On se mettait en colère, on grondait Dédèche d'une voix terrible, et on le battait avec des gestes violents qui ne le touchaient pas; son regard fin nous répondait: "Je sais bien, mais que faire?"
Il restait gentil et gracieux, mais parfois il se voûtait comme s'il avait sur l'échine les dents du chien de braconnier.
Et puis son odeur finissait par inspirer des mots aux amis les moins spirituels.
Le coeur même de Mademoiselle allait durcir!
Il fallut tuer Dédèche.
C'est très simple: on fait une incision dans une bouchée de viande, on y met deux poudres, une de cyanure de potassium, l'autre d'acide tartrique, on recoud avec du fil très fin. On donne une première boulette inoffensive, pour rire, puis la vraie. L'estomac digère et les deux poudres, par réaction, forment de l'acide cyanhydrique ou prussique qui foudroie l'animal.
Je ne veux plus me rappeler qui de nous administra les boulettes.
Dédèche attend, couché, bien sage, dans sa corbeille. Et nous aussi nous attendons, nous écoutons de la pièce à côté, affalés sur des sièges, comme pris d'une immense fatigue.
Un quart d'heure passe, une demi-heure. Quelqu'un dit doucement:
Suite demain.
(Jules Renard, Histoires naturelles)

mardi 14 mai 2013

Journal, un jour de mai 1896

La guigne ne s'acharne que sur la bêtise.

Un bijou signé Jules Renard 1/3

Dédèche est mort

C'était le petit griffon de Mademoiselle et nous l'aimions tous.
Il connaissait l'art de se pelotonner n'importe où, et, même sur une  table, il semblait dormir au creux d'un nid.
Il avait compris que la caresse de sa langue nous devenait désagréable et il ne nous caressait plus qu’avec sa patte, sur la joue, finement. Il suffisait de se protéger l’œil.
Il riait. On crut longtemps que c'était une façon d'éternuer, mais c'était bien un rire.
Quoiqu’il n'eût pas de profonds chagrins, il savait pleurer c'est-à-dire grogner de la gorge, avec une goutte d'eau pure au coin des yeux.
Il lui arrivait de se perdre et de revenir à la maison tout seul si intelligemment, qu'à nos cris de joie nous tâchions d'ajouter des marques d'estime.
Sans doute, il ne parlais pas, malgré nos effort. En vain, Mademoiselle lui disait: "Si tu parlais donc un petit peu!"
Il la regardait, frémissant, étonné comme elle. de la queue, il faisait bien des gestes , il ouvrait les mâchoires, mais sans aboyer. Il devinait que Mademoiselle espérait mieux qu'un aboiement, et la parole était au coeur, près de monter à la langue et aux lèvres. Il aurait fini par la donner; il n'avait pas encore l'âge!
Un soir sans lune, à la campagne, comme Dédèche se cherchait des amis au bord de la route, un gros chien, qu'on ne reconnut pas, sûrement de braconnier, happa cette fragile boule de soie, la secoua, la serra, la rejeta et s'enfuit.
Suite demain.
(Jules Renard, Histoires naturelles)

lundi 13 mai 2013

Journal du 13 mai 1890

Lu Âme d'enfant. Inutile et bêta, ce livre.

Jules Renard signe une pétition en faveur de Gorki

L'Humanité du 1er février 1905 a publié une protestation en faveur de Gorki signée par 73 écrivains dont Jules Renard: 
Pour Gorki,
Les dernières nouvelles de Russie font craindre que le despotisme russe s’acharne sur Maxime Gorki. Dans les cercles les mieux informés, on envisage comme possible une déportation ou une condamnation à mort. 
A Berlin tous les centres littéraires et artistiques se sont émus et une protestation a circulé. 
Un groupe d'écrivains français a pris la même initiative à Paris. Voici la formule de protestation qu'il a rédigé: "Les écrivains français soussignés partisans résolus de la liberté de penser et d'écrire, protestent contre l'arrestation de Gorki."
De nombreuses adhésions nous sont parvenues hier. nous les publions dans l'ordre où nous les avons reçues.
Le nom de Jules Renard figure en 14ème position.
(L’Humanité,  1er février 1905.)

dimanche 12 mai 2013

Journal du 12 mai 1904

Devant Marinette le curé passe, hautain, énorme, longs cheveux gris, cheveux de cheval, sous sa barrette. Soutane relevée à cause du ventre.  Le pauvre Paul, qui est avec lui, veut la saluer.  Il reste un peu en arrière, mais le curé aussi. Il lève la main jusqu'à son estomac. D'un regard terrible, la curé arrête la main.