Ce que je cherche avant tout dans un roman, ce sont des curiosités de phrase. C'est dire que les romans étrangers, même russes, même de Tolstoï, me sont insupportables.
samedi 11 mai 2013
vendredi 10 mai 2013
Journal du 10 mai 1900
La commune de Chaumot est d'une telle importance que les journaux du département ne parlent même pas de ses élections municipales. Ceux de Paris, la Presse, le Matin, l'Évènement, annoncent mon élection, mais, à Corbigny, à 4 kilomètres, on ne se doute pas que je suis élu. Il est vrai que j'ai pris la précaution de prévenir moi-même Paris.
Suite d'hier.
À notre questionnaire [du Figaro], M. Jules Renard répond :
Cher monsieur,
Au théâtre, le public (le public, c’est moi) accepte tout, sauf l’ennui.
Je dirais à chaque auteur dramatique « Je sais rire et pleurer, me
passionner et même écouter; donne-moi donc ce que tu voudras, mais ne
m’embête pas voilà mon goût.»
Si la comédie dramatique est moribonde, Paul Hervieu, pour ne citer que Paul Hervieu, en vit joliment bien.
Quant au mélodrame, il n’attend peut-être que son Cyrano. Que Rostand
écrive le chef-d’œuvre du drame en prose, avec toutes ses horreurs, et
ce sera le genre neuf.
J’ai ri comme un fou à des vaudevilles dont, par ingratitude, je ne me
rappelle plus les titres. Je ne déteste dans le vaudeville que la scène
de comédie, vous savez, la scène où l’auteur semble dire Ah! ils veulent
de la comédie! Vaudevillistes, restez-le, c’est votre salut.
Dans les auteurs morts ayant eu un prix dans votre enquête, je voudrais,
si c’est permis, donner le mien à Labiche. Je ne préfère pas Labiche à
Victor Hugo, mais je le place fort au-dessus de Becque. Je ne peux vous
dire combien Becque me déplaît.
J’ai beaucoup lu Scribe. Je me souviens du Verre d’eau d’une chaîne.
C’était très bien. Pourquoi ce mépris? Il a été le roi de son temps.
Rien ne prouve qu’il ne serait pas le roi du nôtre. Il s’appliquerait,
il apprendrait son métier, il se mettrait vite à la mode et tel auteur
en vogue n’en mènerait pas large.
Pour finir par le numéro 1 (il faut bien), Lucien Guitry vous a dit
qu’il avait reçu (il ne manquerait plus que ça) deux actes de moi. C’est
vrai, mais j’ai une telle affection pour cet homme, et une telle
admiration pour ce merveilleux artiste, que j’aime autant qu’il ne joue
jamais ma pièce. A bientôt, cher monsieur, au théâtre, chez les fous.
(Jules Renard, le Figaro, 24 septembre 1904.)
Le texte de la question posée par Le Figaro a été publié sur ce blog à la date du 6 décembre 2012. De même que cette réponse publiée également le lendemain 7 décembre.
Le texte de la question posée par Le Figaro a été publié sur ce blog à la date du 6 décembre 2012. De même que cette réponse publiée également le lendemain 7 décembre.
jeudi 9 mai 2013
Journal du 9 mai 1898
L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire: elle ne la précède pas.
Jules Renard vu par Mme Proust, mère de Marcel
Dimanche 25 septembre 1904,
Madame Proust à son fils Marcel,
Madame Proust à son fils Marcel,
[...] Tu te trompes mon chéri, tes lettres sont toutes charmantes, toutes appréciées de moi comme j’apprécie mon loup type sous tous ses aspects. D'ailleurs, "même quand l'oiseau marche"... et encore ce matin j'y ai glané des épis d'or. Forain très drôle, Tristan Bernard - très spirituel et se détachant sur toutes les inepties prétentieuses - telles que Jules Renard!!
Note de l'éditeur: allusion à la réponse de Jules Renard à un questionnaire du Figaro, réponse parue le 22 septembre 1904: " Au théâtre, le public (le public c'est moi) accepte tout, sauf l'ennui." "Je ne préfère pas Labiche à Victor Hugo, mais je le place fort au dessus de Becque." "A bientôt, cher Monsieur, au théâtre chez les fous."
(Correspondance Proust, T. IV, Plon, p.299.)
Je publierai demain la réponse exacte de Jules Renard parue dans le Figaro du 24 et non du 22 septembre 1904.
T.J.
T.J.
mercredi 8 mai 2013
Journal du 8 mai 1900
Élection du 6 mai, dimanche. Élu par 31 voix sur 50 votants.
Toute la matinée, je surveille, du banc. Philippe surveille l'arrivée du père Garnier, l'ancien berger, qui a cinq livres de pain de la commune et qui cherche le reste. Philippe lui donne le bon bulletin et le pousse dans la salle de vote. Je le vois entrer. Il s'approche, le bras tendu, son bulletin à la main. comme à tâtons, parce qu'il ne voit pas bien clair, dépose son bulletin et s'assied, la tête sur son bâton, vouté, malade, le visage dégradé comme un vieux mur. Il prononce des mots qu'on n'entend pas, et s'en va, disant: "Bonsoir, la compagnie!" Il viendra le lendemain à ma porte, et je lui donnerai dix sous, n'osant faire plus de peur qu'il ne se saoule, mais Philippe me dit que, dans ces cas-là il ne boit que du café.
Après déjeuner, je me décide à aller à la mairie qui, jusque-là me faisait un peu peur. Des gens se lèvent. Je donne des poignées de main, mais, je le sens, mal. M. de Talon, inquiet, dépose les bulletins dans l'urne et, chaque fois, frappe de la paume sur la boîte comme pour dire: "Il n'y a pas à y revenir."
L'heure approche de fermer le scrutin. Les pointeurs s'installent. On vide la boite.
C'est fini. Tous les conseillers sortants passent, plus moi. Je dis à tous:
- Messieurs, je vous invite, ceux qui ont voté contre moi et pour moi, à venir boire un verre de bière.
Ils viennent presque tous. Je ne les compte pas, mais trente-sept bouteilles jonchent le sol, comme des petits canons partis. Si on votait maintenant, j'aurais dix voix de plus.
Déjà un vieux a quelque chose à me demander. Je l'entraîne dans un coin. Il commence une histoire. Je le remets à plus tard, quand le conseil sera formé.
Je me couche, content, énervé, poisseux, la tête pleine d'un feu d'artifice de bulletins.
mardi 7 mai 2013
lundi 6 mai 2013
Journal du 6 mai 1902
Tristan à Boule de Suif:
- Je ne sais pas ce que j'ai. Je ne suis pourtant pas cocardier, mais ça me fait plaisir de voir un officier prussien.
C'est plaisir de constater que Méténier n'ait aucun talent, même avec le talent d'un autre. Boule de Suif de Maupassant a vieilli, mais il y a de la race, de la distinction, dans sa rosserie. Méténier n'est qu'un homme vulgaire. Et puis, tout cela n'est pas de la comédie. Les gens de métier manquent de métier. Il faut à notre goût - ce n'est peut-être qu'une mode - un peu de lyrisme dans la banalité, et un peu de rosserie dans la rouerie. On ne peut plus s'étaler comme ça: nous demandons des plis et des replis. L'avare cache non seulement son argent, mais son avarice. Il faut être impudique en y mettant les formes; nous redevenons bégueules, c'est évident, et les auteurs doivent en tenir compte. Il n'en faut pas trop demander au public, ceci s'entendant dans tous les sens.
dimanche 5 mai 2013
Journal du 5 mai 1900
On se parle en baissant la voix, dans les coins. Hier soir, réunion des conseillers. M. de Talon les a emmenés boire. Il a dit que, sans moi, l'école retomberait à rien.
Ce matin, je croise M. le maire de Chitry. Il revient de planter ses pommes de terre. Il marche sous sa hotte. On dirait le plus pauvre du village. Ce serait bien, si on le renommait à cause de cet air-là.
Ragotte serait vexée si Philippe ne passait pas: elle aime bien qu'il soit "regardé".
samedi 4 mai 2013
Journal du 4 mai 1909
Dîner Goncourt. Le Conseil d'État va statuer. Il est presque sûr que nous aurons nos 4000 francs.
Bourges n'est pas là, Daudet non plus. Mirbeau se fait excuser par sa femme. Je ne suis pas fichu de retrouver le nom de l'autre qui manque. Ah! Marguerite. On est sévère pour son attitude. Rosny jeune donne comme excuse une vieille maladie de coeur.
Idée de Descaves et de Geffroy de publier, en volume, des choses inédites de Vallès avec ce sous-titre: "Éditions de l'Académie Goncourt." Ce ne serait certainement pas une mauvaise affaire. Adopté.
Idée de nous présenter tous en bloc au prix Nobel, chacun avec notre meilleur livre. C'est l'Académie française qui propose les candidats: pourquoi pas nous?
Idée de demander à Barthou le demi-tarif pour les membres de l'Académie Goncourt. On voudrait me déléguer; je me dérobe à cause de mon caractère officiel de maire.
Les deux Rosny savent leur géographie. L'aîné, me demandant où se trouve mon pays, ajoute qu'il est sur un canal qui passe un peu plus loin sous des tunnels. Il est homéopathe, me conseille de boire de l'eau chaude le matin. Lui-même en boit quelques gorgées à tous ses repas.
Soirée charmante. Ils admirent Hugo, mais tout autant Balzac, ou Dickens, ou Michelet.
vendredi 3 mai 2013
La bibliothèque de Jules Renard aux enchères 2/2
Suite d'hier.
L'auteur du Plaisir de rompre et de Ragotte travaillait ainsi. La sève de sa personnalité était puisée aux sources de la race, mais la fleur n'était qu'à lui. Il avait profondément conscience que le génie littéraire n'est pas une crémation brusque de la nature et que c'est une besogne que d'écrire. Ce trait a été remarquablement mis en lumière dans la préface de M. Fernand Vandérem au catalogue de la vente: "Parcourez les manuscrits de Jules Renard. Vous y apprendriez au prix de quelles peines se sont achevées ces pages en apparence si aisées.
Jules Renard, d'ailleurs, aimait à ne pas s'en cacher. Je n'oublie pas le plaisir que je lui fis en lui disant un jour:"notre génération produit, toi tu travailles." Edmond Rostand était présent, un Rostand jeune et fier, qui n'avait fait que ses premiers vers et qui fleurait déjà la gloire. Il sourit de l'extrême approbation que Jules Renard à cette remarque, mais je ne suis pas certain qu'il l'ait approuvée autant que lui.
Où "parlait-on littérature" en ces temps lointains? La lutte pour le succès, les honneurs, l'argent, si elle n'avait pas atteint l'horrible âpreté d'aujourd'hui, commençait à briser les réunions littéraires. Car ce genre de relation dont un modèle exquis furent les soirées de Jules Renard, exige, malgré les ambitions rivales, un désintéressement d'une heure et le goût de la culture. Goût qui n'est réservé maintenant qu'à une toute petite élite, s'amincissant encore chaque année, chaque saison, par le choc des nécessités sociales. Je n'y devine pourtant qu'une décadence momentanée, moins peut-être, un simple fléchissement du au poids trop lourd de la vie actuelle si dure aux gens de lettres. Attendons avec confiance une période où les écrivains ne se croiront pas obligés d'être des illettrés.
Alors, je ne veux voir dans la bibliothèque de Jules Renard que son aspect symbolique. Elle signifie le culte de l'esprit. Les livres qui vont en être arrachés par la piété ou la curiosité des amateurs, ont assisté à une charmante et noble existence. Elle s'est tout entière déroulée devant eux. Qu'ils s'en aillent chez des étrangers! Moi, je les garde assemblés dans ma mémoire, comme des témoins et des surveillants.
Alfred Capus de l'Académie française.
(Le Gaulois du Dimanche, p.3, 12 février 1921.)
jeudi 2 mai 2013
Journal du 2 mai 1908
Aujourd'hui, visité le presbytère. C'est bien la maison qu'il faut à un curé ou à un homme qui pense librement. Des fenêtres sur la rivière, une citerne. Le jardin embaume la giroflée. Remise, écurie, placards. Un toit presque vertical. Des coins pour charmilles. Mais le clocher pose presque son gros pied dessus.
La bibliothèque de Jules Renard aux enchères 1/2
La vente des manuscrits et de la bibliothèque de Jules Renard évoquera dans l'esprit de ses amis fidèles quelques-uns des plus charmants souvenirs de la vie littéraire à notre époque. Elles étaient fines et nuancées les conversations avec Jules Renard au milieu de ses livres que des enchères vont disperser, et qui tous ont été touchés de sa main, fouillés page à page de son regard, pénétrés par son esprit!
Quand la causerie menaçait de s'égarer sur la politique, le monde, le potin du moment, le maître de la maison la ramenait sur la littérature, de son autorité tranquille et même avec une sorte de sévérité. Il avait l'air de vous dire, - je crois, d'ailleurs, que parfois il nous le disait - "Vous ne manquez pas d'endroits pour parler de ces choses. Il y a les salles de rédaction, les coulisses des théâtres, les cafés. Ici, on se réunit pour s'entretenir de littérature."
Jules Renard ne craignait pas ce mot qui est, pour les gens sérieux, synonyme de frivolité et auquel, au contraire, il savait donner tout son sens profond. La littérature, ce n'était pas seulement pour lui l'ensemble de la production littéraire. Il entendait aussi par là une discipline à l'usage des écrivains, l'étude incessante dans l’œuvre des maîtres des plus secrètes conditions de style; cette espèce d'assimilation mystique qui est un phénomène très différent de celui de l'imitation et qui rappellerait plutôt l'obscure recherche des plantes à travers le sol, sous la conduite de l'instinct.
Suite demain.
(Alfred Capus, de l'Académie française, Le Gaulois du Dimanche, p. 3, 12 février 1921)
mercredi 1 mai 2013
Journal du 1er mai 1894
À Maisons-Lafitte.
Les autres développent en nous surtout le mauvais instinct de la propriété; il suffit d'être un instant chez eux pour vouloir aussitôt être chez soi.
Dans une maison meublée, les globes de verre qu'on tourne du côté où ils ne sont pas fêlés. Le vase brisé de Sully Prudhomme lui-même n'échapperait pas à cette tricherie. Les tapisseries qui sont des Gobelins, et les stores qui marchent quand on aura donné un peu d'air, et la pompe qui donne 500 litres d'eau par vingt-quatre heures et qui coule comme à peu près un nez pris, et le: "D'ailleurs, si vous avez besoin de quelque chose, vous n'aurez qu'à le demander."
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