mercredi 9 mai 2012

L'homme ligoté

Suite du blog du 4 mai.
Il [Jules Renard] a derrière lui des générations de mutisme; sa mère parlait par courtes phrases paysannes, pleines et rares. Son père était un de ces originaux de village, dont fut aussi mon grand-père paternel qui, déçu par son contrat de mariage, n'adressa pas trois mots à ma grand'mère en quarante cinq ans et qu'elle appelait "mon pensionnaire". Il a passé son enfance au milieu de paysans qui, chacun à sa manière, proclamaient l'inutilité de la parole.
"Rentré chez lui, écrit-il, le paysan n'a guère plus de mouvement que l'aï et le tardigrade. Il aime les ténèbres, non seulement par économie, mais aussi par goût. Ses yeux brûlés se reposent."
Voyez le portrait du père Bulot. Une nouvelle servante se présente:
"le premier jour elle demanda:
- Qu'est-ce que je vas donc faire cuire, pour votre goûter?
- Je te l'ai dit: une soupe aux pommes de terre.
Alors elle comprit et elle fit désormais chaque jour, de son propre mouvement, sa soupe aux pommes de terre."
(Jean-Paul Sartre, situations I, Gallimard, 1947).

mardi 8 mai 2012

Journal du 8 mai 1901

Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe.

Deux maîtres ès aphorismes

Le titre et le texte qui suivent sont extraits de Rebut de presse, blog de Didier Jacob daté du 8 mai 2010.

Oscar Wilde, Jules Renard, arrêtez le massacre
 
Deux parutions simultanées permettent de mesurer, au poids, au poing, l'art de deux géants du minuscule. Maîtres ès aphorismes, Jules Renard et Oscar Wilde voient en effet quelques unes de leurs «meilleures» phrases publiées, une fois de plus (c'est chez Horay pour Renard, au Cherche midi pour Wilde). C'est qu'on ne compte plus le nombre d'éditions de ce genre. On charcute, on tripatouille, on secoue le tout et ça fait une nouveauté.
Pauvres Wilde et Renard. Les deux dans le même panier d'une même postérité de brèves de comptoir. Chacun condamné, comme les éléphants, à servir de pâture aux trafiquants de toutes sortes, à donner éternellement leur ivoire. Oui, c'est comme le thon rouge, cette histoire. Même après extinction de ces deux espèces d'esprits menacés par leur exploitation imbécile, il faut croire qu'on leur cherchera encore et toujours des aphorismes dans la tête.
(Rebut de Presse, blog de Didier Jacob, 8 mai 2010, extrait).

lundi 7 mai 2012

Journal du 7 mai 1902

Première communion: les petits sont tous blessés au bras gauche.

Réservez votre soirée du lundi 4 juin, 18 h.

Jacques Perrin n'est pas seulement le brillant président de l'association des Amis de Jules Renard que nous ne saurions trop vous conseiller de rejoindre, il est aussi un zoliste émérite. À ce titre il est le concepteur du CD et du livret
" Émile Zola - Des bêtes et des hommes
qui sera présenté le lundi 4 juin à partir de 18 h. en présence de Madame Martine Le Blond-Zola, arrière petite-fille de l'écrivain
à la Brasserie Le François Coppée
1 Boulevard du Montparnasse, Paris 6e (M° Duroc)
Mme Le Blond-Zola et Jacques Perrin évoqueront ce que fut l'engagement de Zola pour la défense des bêtes. Des extraits d'un article du Figaro, des Nouveaux contes à Ninon et des Rougon-Macquart seront lus par les comédiens Claude Aufaure et Philippe Lejour qui ont mis en voix ces textes repris dans le CD.
Participation de 6€ incluant une consommation.

dimanche 6 mai 2012

Journal, un jour de mai 1896

Les roses ont le sang à la tête

Poil de Carotte au Théâtre du Nord-Ouest

À partir du 8 mai 2012.
Mise en scène: Françoise Dupré. Assistante: Sophie Stefanaggi. Avec: Morgane Walther (Poil de Carotte), Michel Pilorgé (M. Lepic), Annie Monange (Mme Lepic), Marie-Dominique Dessez (Annette).

Mardi 8 mai, 17h. - dimanche 20 mai, 17h. - dimanche 27 mai, 20h45. - mardi 29 mai, 19h. - mardi 5 juin, 19h. - jeudi 7 juin, 20h45. - dimanche 17 juin, 20h45. - mardi 26 juin, 19h. - dimanche 1er juillet,17h. - dimanche 8 juillet, 14h30. - jeudi 12 juillet, 21h. 
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg-Montmartre, Paris 9e

samedi 5 mai 2012

Journal du 5 mai 1901

Dix heures du soir, hier. Paysage. La lune toute seule dans un ciel pur comme de l'eau. Étoiles rares. Au fond, le Morvan bleu clair à peine indiqué, comme la ligne courbe de la mer à l'horizon.
Un large chemin de brumes blanches sur la rivière, de la lune jusqu'au château dont la masse sombre dort. Chants de rainettes, d'oiseaux, qui se répondent. Et la goutte sonore du crapaud.
Des peupliers comme des ombres, des chevaux dans les prés comme des ombres aussi. Une longue raie noire: c'est un mur de pré.
Il semble que, sur le tapis léger de brume blanche, la lune va venir au château.
Ce qu'il y a de mieux, c'est que, ces notes, je les ai prises sur le mur de mon jardin, à la clarté de ma lanterne.

vendredi 4 mai 2012

Journal du 4 mai 1901

L'action, au théâtre, ils croient que c'est de faire entrer et sortir des gens.

L'homme ligoté

Notes sur le Journal de Jules Renard. Extrait.
Il a créé la littérature du silence. On sait quelle fortune elle a connue depuis. Nous avons eu le théâtre  du silence, et aussi ces énormes consommations de mots qu'étaient les poèmes surréalistes: le rideau des mots s'enflammait; derrière ce voile en feu, il était permis d'entrevoir une grande présence muette: L'Esprit.
Aujourd'hui Blanchot s'efforce de construire de singulières machines de précision - qu'on pourrait nommer des "silencieux" comme ces pistolets qui lâchent leurs balles sans faire de bruit - où les mots sont soigneusement choisis pour s'annuler entre eux et qui ressemblent à ces opérations algébriques compliquées, dont le résultat doit être zéro. 
Formes exquises du terrorisme. Mais Jules Renard n'est pas terroriste. Il ne vise pas à conquérir un silence inconnu par delà la parole; son but n'est pas d'inventer le silence. Le silence, il s'imagine le posséder d'abord. Il est en lui, il est lui. C'est une chose. Il ne s'agit plus que de le fixer sur le papier, que de le copier avec des mots. C'est un réalisme du silence.
(Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947).

jeudi 3 mai 2012

Journal du 3 mai 1905

Maupassant. Le vraisemblable lui a trop suffi.

Jules Renard / Louis-Ferdinand Céline

On a fait des études sur Renard et Gide, Renard et Daudet, Renard et Barrès, Renard et Proust, etc. 
Personne n'a pas encore fait le parallèle entre l'imaginaire dans les ouvrages autobiographiques de Jules Renard et dans ceux de Louis-Ferdinand Céline. Entre Poil de Carotte et Mort à crédit. Quelles sources d'inspiration communes, quelle part faite à l'affabulation chez chacun? 
Cela viendra, comme viendra aussi une étude sur leurs veuves respectives: "Lucette (Mme Céline) est une veuve assez exemplaire, qui a toujours défendu son mari et son œuvre;" "elle n'a rien de la veuve abusive qui ne laisse rien passer." (François Gibault et David Alliot, Le Journal du dimanche, 29 avril 2012, p.20).
En attendant, les curieux liront Madame Céline, route des Gardes, par David Alliot, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 144 p., en librairie le 15 mai 2012.
T.J.

mercredi 2 mai 2012

Journal du 2 mai 1897

Seul, je pense à Marinette comme à une petite femme toute neuve à qui je ferai la cour. Et je pense aussi à toutes les autres. 
Hier, en la quittant, j'ai fait quelques pas à pied avec l'espoir de quelques frôlements. Aucune femme ne m'a raccroché. Quelques-unes m'ont seulement regardé avec des yeux qui faisaient baisser les miens. On dit que la sensibilité s'use. La mienne est plus que jamais à vif. 
Et puis, on ne naît pas avec une sensibilité toute faite. On la fait. On lui donne une perfection extraordinaire.
Si, pourtant, toutes les femmes qui m'admirent, si ces quelques femmes savaient que je suis seul, ne viendraient-elles pas me voir? J'aurais dû faire une annonce.
Il fait un dimanche ensoleillé qui me rappelle les dimanches de lycée où j'étais privé de sortie. D'ailleurs, sorti, je m'ennuyais davantage.
Et voilà! Moi qui appelle du fond du cœur les aventures, je me demande où je vais aller dîner.

mardi 1 mai 2012

Journal du 1er mai 1891

Qu'est-ce que notre imagination, comparée à celle d'un enfant qui veut faire un chemin de fer avec des asperges?

Le vieux dans sa vigne

Il la pioche, la pioche tout le jour, toute l'année. Il s'est rapetissé à la taille des échalas. Entre les ceps, il courbe son dos vêtu de poils roux que grille encore le soleil. Il met son nez dans l'aisselle de chaque feuille et regarde longuement pleurer l'écorce.
Les merles n'ont plus peur. Ils écoutent venir la pioche infatigable frappant les mauvaises herbes et l'évitent sans hâte, l'aile à peine ouverte.
Un instant, le vieux s'assied et mange son pain et ses oignons, l’œil fixé sur un raisin qui pousse près de lui. Il ne lève la tête que pour deviner s'il fera beau demain.
Il rentre à la maison si tard que sa femme est couchée. Quand il quitte le lit, elle dort toujours,. Il ne la voit jamais; il l'oublie.
Il n'aime que sa vigne et, ma foi, c'est une bonne vigne, car, malgré les gelées, la grêle qui tue, la pluie qui noie, l'insecte qui ronge, elle rapporte fidèlement au vieux des poires sauvages, de petites pêches aigres, des noisettes, des groseilles blanches ou rouges, et même quelques asperges.
(Jules Renard, La Lanterne sourde).