samedi 16 avril 2016

Journal du 16 avril 1906

Maman; non, non, je ne mentirai pas. Jusqu'au bout, je dirai que ça m'est égal.
Elle vient. Marinette la fait entrer en disant:
- C'est grand-mère.
Elle m'embrasse (moi, je ne peux pas),  s'assied tout de suite avant d'en être priée. J'ai dit:
- Bonjour, maman. Ça va bien?
Pas une syllabe de plus.
Mais il n'en fallait pas plus. Elle parle toute seule. Elle dit:
- Je viens de voir Honorine pour la dernière fois. Elle s'en va. Elle ne reconnaît plus. Elle doit avoir beaucoup de fièvre. Ses petites-filles lui donnaient à boire dans une tasse sale, sale!...Ah! s'il me fallait boire dans une tasse pareille!... Ah! mes enfants, quand je serai vieille, plus bonne à rien, à votre charge, donnez-moi une pilule.
- C'est promis, dit Marinette. vous l'aurez. Allons un peu causer dans ma chambre.
Et il faut que maman se lève et la suive. Tout était réglé comme pour une froide cérémonie.
- Et toi, tu vas bien , mon Jules?
- Pas mal.
Tant mieux!
Dehors, elle embrasse Marinette et la remercie. Je suis troublé. Je ne suis pas touché. C'est la situation qui m'émeut: ce n'est pas ma mère. Ah! c'est la vieille femme à qui je ressemblerai plus tard. Cheveux gris encore ondulés, la chair s'en va. La peau se plaque, comme elle peut, sur les os qui prennent une importance!... Et il y a des croûtes sur la peau comme sur le bois qu'on ne repeint jamais.

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