mardi 14 juillet 2015

Journal du 14 juillet 1903

Philippe se met à table à midi, et il ne parle qu'à quatre heures sonnant pour dire:
- Si on faisait le goûter de quater heures?
La petite Marianne chante, d'une voix aiguë:
Palerme, perle de Sicile!
On s'accorde à dire qu'il n'y en a pas dix sur cent qui pourraient monter aussi haut qu'elle.
Ils chantent et prennent toujours trop haut ou trop bas.
Ils goûtent la grosse poésie, comme le vin rouge qui est presque noir.
Ils ne savent plus ou ils en sont. Ils ont bien perdu leur curé, mais ils n'ont pas encore trouvé leur sage.
Plutôt que de l'orgueil, ils ont la peur d'être modestes, parce que la modestie leur paraît être de la bêtise, et ils ne veulent point passer pour bêtes.
Ils croient en Dieu. Ils sentent que le prêtre n'est pas bon, mais que Dieu l'est infiniment. Ils se réjouissent parce que le curé demande à Dieu de les foudroyer, et que Dieu ne veut pas.
Ils attendent que quelqu'un les relève à leurs propres yeux et leur dise: "Vous n'êtes pas des brutes comme le prétend monsieur le curé."
Ils avaient un bouquet pour moi: ils ont oublié de me l'offrir. Pour se rattraper, ils veulent le porter sur la tombe de mon père . Je dis d'abord oui, puis j'ai un peu honte, et je les en dissuade, sous prétexte que mon père était hostile à toute manifestation de ce genre, en réalité parce que ça m'ennuie de traverser le village, sous l’œil du curé, avec un bouquet et quinze paysans derrière moi, pour aller au cimetière.
Ils savent des choses que je ne sais pas, le nom de je ne sais pas quel ministre qui... Je dis: "Oui! Oui!"
Tous ont envie de chanter. Chacun dit:
- Oh! si je savais, je ne me ferais pas prier. Je sais des couplets d'un tas de chansons, mais rien en entier.
Brusquement, ils partent. On ne peut plus les arrêter. Il ne faut pas être trop simple avec eux. On veut être dans la vie: ils sont au théâtre.
La lecture leur semble aussi vaine que l'hygiène: Ils ne sont jamais malades.

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