vendredi 3 octobre 2014

Les mines au temps de Jules Renard

Visite de Louis G... Il mes fait un tableau du sort des chevaux de mine, passant leur vie entière, dix-neuf ans ou plus, sous terre, à la lumière ou dans la nuit, ne remontant au jour que pour mourir, souvent couverts de blessures, aux oreilles, notamment, blessures qu'on raccommode le plus souvent avec du fil de fer. Ces chevaux, pourtant, doux, sensibles, intelligents, connaissant par coeur les détours de la mine, le temps de leur travail, jusqu'au nombre de bennes qui compose leur besogne quotidienne, refusant de continuer quand ce nombre est atteint, vivants là, êtres animés, dans une sorte de tombe.
 Il me donne ce détail: quand de jeunes chevaux arrivent dans la mine, pour y trouver le même sort, les vieux viennent à eux, les examinent, les flairent, comme pour respirer  sur eux l'odeur de l'air et du grand jour, s'attachent à eux, les suivent, les accompagnent, comme des anciens, qui mettent les bleus au courant.
G... me dit qu'on n'a jamais rien pu obtenir pour améliorer le sort de ces malheureuses bêtes. Lui qui a été mineur, qui a vu de près l'existence qui leur est faite, il a écrit un jour, dans un journal de la localité, un article révélant nombre de faits de cruauté. La Compagnie, intentant un procès à ce journal, a obtenu contre lui une condamnation à des dommages-intérêts élevés. Rares sont les mineurs qui s'attachent à un cheval ou à  un autre, et lui apportent du dehors une petite gâterie, des carottes, par exemple. En général, des êtres extrêmement frustres, qui jugent leur propre sort pénible et misérable et partent de là pour juger que celui de ces bêtes ne compte pas. 
Je détournais la tête pendant que G... parlait, tant j'avais de peine à retenir mes larmes.
(Paul Léautaud, Propos d'un jour, Mercure de France, 1947, p. 132.)

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