mardi 21 mai 2013

Un texte non inédit de Jules Renard 2/3

Suite d'hier.
M. Vernet, calmé, rejeta sa ligne à l'eau et au lieu de mettre le goujon dans le sac, sans savoir pourquoi (il ne sut jamais le dire), il regarda le goujon. Pour la première fois, il regarda un poisson qu'il venait de prendre! D'habitude, il se dépêchait de lancer sa ligne à d'autres poissons, qui n'attendaient qu'elle. Aujourd'hui, il regardait le poisson avec curiosité, puis avec étonnement, puis avec une espèce d'inquiétude.
Le goujon, après quelques soubresauts qui le fatiguèrent vite, s'immobilisa sur le flanc, et ne donna plus signe de vie que par des efforts visibles qu'il faisait pour respirer.
Ses nageoires collées au dos, il ouvrait et fermait sa bouche, ornée, à la lèvre inférieure, de deux barbillons, comme de petites moustaches molles. Et, lentement, la respiration devenait plus pénible, au point que les mâchoires hésitaient même à se rejoindre.
- C'est drôle, dit M. Vernet, je m'aperçois qu'il étouffe!
Et il ajouta:
-Qu'il souffre!
C'était une remarque nouvelle aussi nette qu’inattendue.  Oui, les poissons souffrent quand ils meurent; on ne le croit pas d'abord, parce qu'ils ne le disent pas. Ils n'expriment rien; ils sont muets, c'est le cas de le dire: et, par ses détentes d'agonie, ce goujon semblait jouer encore!
Pour voir les poissons mourir, il faut, par hasard, les regarder attentivement, comme M. Vernet. Tant qu'on n'y pense pas, peu importe, mais dès qu'on y pense!...
Suite demain.

Edit: Merci au lecteur de ce blog qui signale que "ce texte est tiré des Histoires Naturelles sous le titre Poissons page 140 (La Pléiade)".

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