mercredi 19 décembre 2012

Journal du 19 décembre 1904

Fête familiale des Nivernais socialistes.
Salle Jules. La dame du comptoir me dit: "C'est au premier." Il y a un socialiste et sa petite fille. Pauvre salle, où passent tous les gens du bas pour aller aux cabinets. Je m'assieds dans un coin à une table de marbre, très gêné. Roblin arrive après d'autres. On lui dit: 
- Il y a là un citoyen qui te demande.
Tout de suite je vois que nous resterons étrangers.
Comment les appeler? Citoyens? Compatriotes? Camarades? Messieurs? 
- Qu'est-ce que vous buvez? du vin blanc?
- Oui.
Des hommes, avec leurs femmes et les mioches. Très peu, d'ailleurs, sont de vrais Nivernais.
Le conseiller municipal Paris, de la Villette, je crois, a le premier la parole. L'air d'un Jules Lemaître gros et gras. La nature se répète. Il parle gros, sans intérêt.
Le citoyen Fribourg, autre conseiller de Paris, refuse d'abord, fait des manières, puis devient intarissable. Il parle bien, non sans esprit et netteté, mais il a une si petite taille, une figure de petit juif tellement inexpressive!...
Je n'ose pas tirer mon bout de papier. Je débite ma petite affaire. Ça n'est pas fort, mais c'est mieux, parce que  c'est tout de même personnel.
Une femme me vend un journal féministe, un programme de revendications. 
Un rédacteur de L'Aurore est venu pour m'entendre. Très étonné que je ne lise pas mon discours, qu'il voulait me demander, il me dit:
- Il paraît que vous avez été dur pour Jaurès, la veille de son duel?
On chante. Des enfants crient. Le garçon passe, récolte des pièces de dix sous. On ne veut pas que je paie: je suis invité. J'ai l'air d'un étranger, avec ma décoration, avec mon air modeste d'homme qui se croit connu.

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